Deux continents, une même dépendance
L'Afrique dispose d'atouts réels : une population jeune, des besoins immenses à résoudre en santé, en agriculture ou en éducation, et une créativité que je croise chaque semaine dans mon incubateur à Yaoundé. Mais le continent reste largement dépendant de technologies conçues ailleurs. Près de 70 % des capacités de centres de données africains restent concentrées en Afrique du Sud. Les startups africaines spécialisées en intelligence artificielle n'ont levé qu'environ 1,2 milliard de dollars entre 2019 et 2025, une somme modeste face à un marché que certaines études évaluent à plus de quinze milliards de dollars d'ici 2030 sur le seul continent. L'Union africaine a bien conscience de cet enjeu : elle s'est dotée dès 2024 d'une stratégie continentale sur l'intelligence artificielle. Mais une stratégie ne vaut que par sa mise en œuvre, et celle-ci reste largement à construire, PME par PME, compétence par compétence. Le paradoxe est là : l'Afrique invente, mais elle ne possède ni les serveurs, ni le capital, ni, le plus souvent, les modèles sur lesquels ses propres innovations s'appuient.
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Les entreprises européennes dépensent environ 264 milliards d'euros chaque année dans le cloud et les logiciels américains, et trois fournisseurs, Amazon, Microsoft et Google, contrôlent à eux seuls environ 70 % du marché européen des infrastructures cloud.
Il serait pourtant naïf, depuis l'Europe, d'adopter une posture de donneur de leçons. Nous avons des compétences scientifiques solides, des universités reconnues, et depuis 2024 le premier cadre réglementaire mondial sur l'intelligence artificielle, l'AI Act. Mais nous restons nous-mêmes largement dépendants des plateformes américaines : selon une étude Asterès réalisée pour le Cigref, les entreprises européennes dépensent environ 264 milliards d'euros chaque année dans le cloud et les logiciels américains, et trois fournisseurs, Amazon, Microsoft et Google, contrôlent à eux seuls environ 70 % du marché européen des infrastructures cloud. Ce n'est pas un accident conjoncturel : la part des fournisseurs cloud européens dans leur propre marché est passée d'environ 25 % en 2017 à environ 15 % aujourd'hui. L'Europe n'est donc pas le professeur qui a fini d'apprendre sa leçon. Elle affronte, à une autre échelle et avec d'autres moyens, la même question de souveraineté qu'elle pose souvent à l'Afrique.
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Ce constat partagé devrait justement fonder une coopération plus honnête, entre partenaires qui doutent chacun de leur propre indépendance plutôt qu'entre un donateur et un bénéficiaire. L'Europe, et la Belgique en particulier, qui fut l'un des cinq pays fondateurs du D4D Hub lancé avec l'Union africaine en 2020, peut apporter du financement, de la recherche via des programmes comme Horizon Europe, une expertise en gouvernance des données et un accompagnement pour les PME qui structurent une économie numérique. Ce sont des compétences réelles, construites depuis des décennies, qu'il serait absurde de ne pas mobiliser.
L'Afrique a des solutions à offrir
L'Afrique, de son côté, n'a pas seulement des besoins à combler : elle a des solutions à proposer. Le réseau panafricain Masakhane travaille depuis 2017 sur le traitement automatique des langues africaines. La société sud-africaine Lelapa AI a conçu InkubaLM, un modèle de langage qui ne compte que 0,4 milliard de paramètres, pensé pour fonctionner avec une infrastructure limitée, et dont les performances rivalisent avec celles de modèles bien plus lourds conçus ailleurs. C'est une leçon d'ingénierie frugale que l'Europe, qui construit surtout des modèles toujours plus gigantesques, aurait tout intérêt à observer de près, au moment même où elle cherche à réduire sa propre facture énergétique et numérique.
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Une coopération mal pensée comporterait cependant de vrais risques. Celui de voir les données africaines continuer d'être hébergées et exploitées hors du continent. Celui de plaquer des solutions conçues pour d'autres contextes, sans les adapter aux langues, aux usages ou aux infrastructures locales. Celui, aussi, de voir les meilleurs talents partir aussitôt formés : la startup tunisienne InstaDeep, dont des chercheurs ont contribué aux travaux de Masakhane, a rejoint le groupe allemand BioNTech, preuve du niveau mondial des talents africains en IA, mais aussi rappel que la valeur créée peut migrer aussi vite qu'elle est apparue si rien ne la retient sur place. Et il y a enfin le risque d'exclure les chercheurs, les entrepreneurs et les institutions africaines des décisions stratégiques qui les concernent au premier chef, en les cantonnant au rôle de terrain d'essai.
Les conditions d'un partenariat d'égal à égal
Éviter ce scénario suppose des choix concrets : des laboratoires de recherche véritablement communs, et non pilotés depuis un seul continent, des formations et certifications co-construites plutôt qu'importées, des financements dédiés aux jeunes pousses euro-africaines, des infrastructures et des jeux de données dont la gouvernance reste locale, et une place réelle, pas seulement consultative, pour les institutions africaines dans les décisions qui engagent leur avenir numérique. Des cadres comme le D4D Hub existent déjà ; reste à leur donner l'ambition et les moyens d'un véritable partenariat, plutôt que ceux d'une simple plateforme de dialogue.
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La véritable question n'est donc pas de savoir si l'Europe et l'Afrique doivent construire leur intelligence artificielle ensemble ou séparément. Les deux continents sont déjà trop liés, économiquement et humainement, pour que la séparation ait un sens, et trop fragiles, chacun à sa manière, pour prétendre y arriver seul. La vraie question est de savoir à quelles conditions cette construction commune peut rester équilibrée et souveraine, pour les deux parties à la fois. C'est ce débat-là qu'il faut ouvrir, plutôt que celui, déjà dépassé, du choix entre ensemble et séparément.
→ (*) Fondateur de Digital House Company à Bruxelles et de l'incubateur CAURIS DIGITAL à Yaoundé, il est l'auteur de "L'Afrique et l'Intelligence Artificielle : Vers un avenir durable et innovant" (2024).
→ Titre original : "L'Europe et l'Afrique doivent-elles construire leur intelligence artificielle ensemble, ou séparément ?"
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