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Johanna Seban

Florent Marchet : Je trouve rassurant que des artistes comme Brigitte Fontaine existent'

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MA VIE EN MUSIQUE − À l'occasion de la sortie de son septième album, 'Mobil Home', le chanteur revient sur les morceaux qui l'ont forgé, de 'Vertige de l'amour' de Bashung aux 'Nocturnes' de Chopin, en passant par 'l'immense poétesse' Brigitte Fontaine. Voilà vingt-deux ans qu'on sait Florent Marchet chanteur et musicien, à la tête d'une discographie sans faux pas dont Mobil Home constitue aujourd'hui le septième chapitre. Deux décennies qui nous ont aussi donné l'occasion de le découvrir romancier, auteur et compositeur pour d'autres artistes, adepte des créations hors cadre (le conte musical Frère Animal) et des échanges artistiques (avec, notamment, Sophie Calle ou Nicolas Mathieu). L'enfant du Berry, longtemps installé en banlieue parisienne, a récemment traversé la Méditerranée pour poser ses valises à La Marsa, à une vingtaine de kilomètres de Tunis. C'est là qu'il a imaginé son nouvel album, fruit d'une rencontre avec le producteur belge Xavier de Maere. À la clé, une collection de chansons à l'enveloppe sonore moins classique que sur ses précédents ouvrages, mais nourries, toujours, par un verbe juste et sensible. L'occasion pour lui d'explorer les sujets qui font sa vie de désormais quinquagénaire : l'amour, la famille, le deuil, les enfants devenus adolescents, le temps qui passe… Et pour nous celle de l'interroger sur les artistes et musiques qui ont, jusqu'ici, compté dans sa vie. Quel est votre premier souvenir de musique ? Je devais avoir 5 ans lorsque j'ai découvert Vertige de l'amour, d'Alain Bashung. J'ai été happé par les mots, un choc pour moi. À la même époque, j'ai entendu Chante, des Forbans, qui m'a aussi beaucoup plu. On parlerait aujourd'hui d'un plaisir coupable (rires). Mes parents ayant refusé de m'acheter le 45 tours, je suis allé pleurnicher chez ma grand-mère, qui tenait une boucherie dans mon village et qui m'a donné de l'argent pour que je puisse me l'offrir. Je l'ai ensuite beaucoup écouté en cachette chez elle. C'est drôle car je trouvais quelque chose de commun entre ces deux chansons, le côté rock and roll sans doute. Quand il a entendu Les Forbans, le commis qui travaillait chez ma grand-mère m'a demandé « mais c'est quoi cette merde ? » (rires). Puis il m'a conseillé d'écouter « les vrais », Eddie Cochran et Gene Vincent. Deux jours plus tard, j'avais leurs 33 tours. J'aimais ce qui se dégageait de cette musique, je devinais un malaise, un côté rebelle, une façon de jouer contre l'ordre et la morale.' Quelle musique vos parents écoutaient-ils à la maison ? Beaucoup de chanson française, de celle qu'on qualifie de « chanson à texte », bien que je n'aime pas cette appellation qui sous-entend qu'il existe des chansons sans texte… Le répertoire d'Anne Sylvestre était très présent. J'avais beau avoir 7 ou 8 ans, ma mère tenait à ce que j'écoute ses chansons religieusement, qui traitaient de sujets de société comme l'avortement et la peine de mort. Je me souviens notamment de Non tu n'as pas de nom, d'Un bateau mais demain ou encore de Douce Maison et sa métaphore d'une puissance absolue entre une maison et un viol. L'environnement, l'avortement, les violences faites aux femmes, tous les sujets dont on parle aujourd'hui étaient déjà présents dans ses textes. J'ai énormément écouté Chopin, car c'est une musique idéale pour pleurer. Vous avez commencé votre parcours musical par l'apprentissage du piano. Quelle place occupait la musique classique dans votre quotidien ? Avant ma naissance, mes parents avaient acheté les essentiels de la musique classique en vinyle. C'est devenu ma « maison à moi », un territoire que j'ai découvert avec une envie dévorante. J'écoutais les disques et je lisais en même temps les biographies des compositeurs. J'ai balayé tous les siècles de cette manière. Très tôt j'ai aimé le pouvoir qu'exerçait la musique classique sur mes émotions. Je me suis mis à écouter énormément Chopin, par exemple, car c'est une musique idéale pour pleurer (rires). Les Nocturnes accompagnent très bien la tristesse ou le chagrin. Jusqu'à 12 ans, je suis resté concentré sur la musique classique, même si je voyais bien, notamment chez mon grand frère, que les jeunes écoutaient plutôt des artistes pop. J'avais l'impression de m'être trompé de siècle… J'ai aussi beaucoup joué cette musique. J'ai commencé le piano à 5 ans, puis intégré le Conservatoire national de Bourges. J'ai arrêté l'année de la médaille d'or [ancienne distinction qui récompensait la fin des études musicales du troisième cycle, ndlr], parce que je n'aimais pas les méthodes d'apprentissage. C'était à l'ancienne, j'ai reçu des coups de règle sur les doigts… Quelles découvertes ont été marquantes à l'adolescence ? À 10 ans, je me souviens d'être allé au bistrot acheter des cigarettes pour un ouvrier qui travaillait dans mon village. La radio passait Enola Gay, d'Orchestral Manoeuvres in the Dark. Ce thème m'a marqué profondément et j'ai tout de suite fait un lien avec la musique classique que j'écoutais. Mon frère m'a par ailleurs fait écouter Depeche Mode et les Beatles — je suis rentré dans la pop par le double blanc. Ensuite, j'ai été fasciné par Lou Reed et notamment l'album Berlin. Certains morceaux fonctionnaient avec trois accords et il se passait pourtant un truc incroyable. Je ne comprenais pas les textes mais j'aimais la scansion, la façon de jouer de la guitare. Quand j'écoute l'album 'Ailleurs', de William Sheller, j'ai l'impression de pénétrer dans une forêt, d'y rester durablement, de ressentir la fraîcheur. Votre premier concert ? En quatrième, je suis allé voir Tears for Fears au Printemps de Bourges. C'était un moment très important pour moi. D'abord c'était dingue de me dire qu'un groupe international de cette envergure passait à 50 kilomètres de chez moi. Ensuite j'adorais la construction de leurs morceaux, leurs structures ambitieuses. Hélas j'ai été un peu déçu par le concert parce que je n'y ai pas retrouvé la folie qu'il y avait dans les albums. C'était très pro, un peu sage, pas si charismatique. Un musicien qui vous a donné envie de devenir chanteur ? William Sheller, notamment pour le côté cinématographique de ses œuvres. Quand j'écoute l'album Ailleurs, j'ai l'impression de pénétrer dans une forêt, d'y rester durablement, de ressentir la fraîcheur. Inversement, quand je rentre dans une forêt, des mélodies de ce disque me reviennent. Les musiques, chez moi, sont fortement liées aux lieux. Quand je me promène dans certaines campagnes par exemple, j'entends tout de suite des sons d'Ennio Morricone. Justement, quelles musiques de films ont compté pour vous ? Celle de Morricone pour Two Mules for Sister Sara. Elle m'a longtemps obsédé parce que le vinyle n'existait pas dans le commerce et qu'il fallait donc voir le film pour l'écouter. On avait le film en VHS et je l'ai revu en boucle juste pour ça. J'ai aussi adoré la bande originale du film Take Shelter par David Wingo. Quels albums écoutez-vous ces temps-ci ? Son Lux est un groupe qui continue de me fasciner. Víkingur Ólafsson est aussi très important pour moi, un pianiste qui, comme Nicolas Godin de Air, a revisité Bach de façon prodigieuse. Michael Nyman, enfin, me bouleverse, notamment pour Time Lapse, qui avait accompagné entre autres le documentaire McQueen… J'ai l'impression que cette musique raconte à la fois la beauté et la tragédie de la vie — c'est comme si tout y était dit. Je l'ai d'ailleurs déjà placée dans deux enterrements. La musique n'a jamais été un médicament pour moi, et encore moins une pilule magique. Vous consacrez une chanson de votre nouvel album à votre fils (Mon ado). Quelles musiques écoutez-vous avec lui ? Il me fait écouter beaucoup de rap. Hugo TSR notamment, qui est un de ses rappeurs préférés — un garçon très doué, qui fait de la musique avec des collages de vieux enregistrements, parfois même de musique classique, et dont les textes sont assez dingues. Je pense que cette génération a besoin que les morceaux racontent quelque chose, que ça ait du sens. Quel morceau pour faire danser les gens ? J'appartiens à une génération où on choisissait tout le temps les mêmes chansons pour danser et ça me fatigue un peu… Alors j'aime bien passer des titres ou des artistes qui, justement, ne sont pas faits pour ça. Par exemple Blonde Redhead, dont je trouve les rythmes et les syncopes remarquables. Quelle chanson écoutez-vous en cas de coup de blues ? Quand je ne vais pas bien, j'ai plutôt tendance à soigner le mal par le mal et passer des chansons encore plus sombres ou mélancoliques (rires). Alors sans doute River Man, de Nick Drake, qui est comme une « chanson doudou ». Mais la musique n'a jamais été un médicament pour moi et encore moins une pilule magique. Un ou une artiste modèle ? Brigitte Fontaine, qui me fascine à chaque album. Sa musique m'a toujours paru sauvage et peu formatée, comme celle de Moondog. Je trouve rassurant de savoir que des artistes comme ça puissent exister, bien que, de mon côté, je n'aie pas le talent pour faire des choses à la marge… Elle est une immense poétesse, et je regrette qu'elle ne soit pas reconnue davantage comme une des grandes artistes françaises, comme une Barbara. On nous a longtemps bassinés avec Brel, Brassens, Ferré… Mais Brigitte Fontaine mérite aussi le panthéon.
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