Par Eric V.
Un libertarien vote pour le candidat raisonnable, dit-on. Mais le raisonnable, en France, n'est pas libertarien : c'est la connivence qui gère. En face, des programmes dont l'arithmétique ne tient pas — et qui inspirent à certains une tentation qu'on n'ose pas dire à voix haute : voter le pire pour que ça casse vite. Entre les deux, il n'y a pas de bulletin confortable. Il y a un dilemme, et il faut le regarder en face.
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On me l'a dit hier soir, avec cette assurance un peu lasse qu'ont les gens qui croient énoncer une évidence : toi qui es libertarien, tu voteras forcément pour le candidat raisonnable. J'ai laissé passer. Puis j'y ai repensé en rentrant, et je me suis demandé d'où venait cette certitude, qui l'avait fabriquée, et à qui elle rendait service. Car à le bien regarder, elle repose sur une équation que personne ne vérifie plus : raisonnable égale libertarien. Or cette équation est fausse, et c'est d'elle que tout le reste découle.
Les deux offres, telles qu'elles se présentent
Nous avons vu hier que la clef existe, et qu'en mai prochain elle peut tomber dans des mains qui n'en ont jamais eu l'usage. Reste à savoir ce qu'on en souhaite. Deux offres sont sur la table, et je voudrais les décrire sans tricher, parce que chacune a sa part vraie.
La première est celle du bloc central, quels que soient les noms qui le porteront — Philippe, Glucksmann, les héritiers d'un macronisme qui cherche son successeur. Elle se présente comme le raisonnable. Elle tient les marchés, elle rassure Bruxelles, elle ne fait pas peur aux prêteurs.
Mais qu'on regarde ce que ce raisonnable a produit en dix ans. Une dette qui approche 3 400 milliards, des déficits qu'aucun exercice n'a ramenés sous 5 %, un budget 2027 que son auteur qualifie lui-même de réversible. Un État qui délègue à 147 plateformes agréées la lecture des factures de dix millions d'entreprises. Des subventions ciblées, des commandes publiques, des agences par centaines, un pantouflage réglé comme une horloge entre les cabinets et les conseils d'administration.
Ce n'est pas du libertarisme. C'est ce qu'on appelle, quand on veut être précis, le capitalisme de connivence — un système où l'on ne réduit jamais le périmètre de l'État, où l'on négocie seulement ses marges avec ceux qui savent négocier. La connivence n'est pas un complot ; c'est une manière d'être, et le bloc central en est la forme électorale.
La seconde offre est celle des radicaux, et je les traite ensemble parce qu'ils partagent une chose : l'ambition déclarée de se servir de la clef. D'un côté la rupture nationale et protectionniste, de l'autre la rupture marxiste et planificatrice. Nous regarderons demain leurs programmes au texte. Retenons pour aujourd'hui que leur arithmétique ne tient pas — TVA abaissée, retraite avancée, SMIC relevé, dépense élargie, sans qu'aucun des deux ne dise à ses électeurs où il prendra l'argent quand les prêteurs demanderont leur prime. Et c'est précisément cette faille qui inspire à une partie de mes lecteurs une tentation dont on parle dans les dîners et jamais dans les journaux : puisque le raisonnable ne réduit rien, et puisque le radical ne tiendra pas, autant que ça casse vite. Voter le pire pour accélérer la fin.
Faut dire que les précédents existent. Liz Truss a présenté un budget de 45 milliards de livres de baisses d'impôts non financées le 23 septembre 2022 ; les taux à dix ans ont bondi de plus de cent points de base en quelques jours, la Banque d'Angleterre a dû intervenir, et le Premier ministre a démissionné après quarante-neuf jours. Michel Barnier a duré trois mois, censuré sur un budget que le pays n'a jamais eu. À l'inverse, Giorgia Meloni, élue sur une rupture, a livré la continuité : mêmes traités, mêmes déficits, même Bruxelles.
Alors la question se pose, et je ne la trouve pas indigne : l'accélération du désordre est-elle une stratégie, ou un désespoir déguisé ? Voyons les deux branches, au meilleur de leur force.
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