CHRONIQUE - Jean Pruvost, éminent linguiste, décrypte pour Le Figaro des termes de l'actualité. Cette semaine, il a choisi de s'intéresser au mot « hybride ».
Du « maïs hybride » à la « guerre hybride », en passant par la « voiture hybride », le chemin peut paraître inattendu. Ainsi, en guise d'introduction, rappelons qu'en 1899 apparaissait en Belgique le premier véhicule hybride, conçu par Henri Pieper, qu'ensuite à partir des années 1930 étaient développés les premiers hybrides européens de maïs, et qu'enfin en 1998, on pouvait lire dans le mémoire d'un officier des Marines, la formule anglaise « hybrid warfare », vite traduite en français par « guerre hybride ».
Impossible alors de ne pas constater le caractère vigoureux et en définitive offensif d'un tel terme, cumulant la fonction d'adjectif, à la façon d'une plante « hybride », et celle de substantif, en soulignant par exemple que le mulet correspond à « un hybride » de l'âne et de la jument.
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Une étymologie chahutée…
Il n'est en rien aisé pour les étymologistes de radiographier le mot « hybride » qui vient expressément du latin, bien que ressemblant à un mot grec. On dépassera l'information lapidaire du Petit Robert – « hibride 1596. Latin hybrida » – pour rejoindre ce que nous rappelle fort bien et utilement Le Grand Robert nous signalant que, à son arrivée en français, ledit mot s'orthographiait « hibride », avec pour sens initial le fait de provenir pour un être vivant de deux espèces différentes, conformément au latin « ibrida » dont il est issu. Ce dernier signifiait en effet « sang mêlé ». Ainsi en est-il, du côté de la gente animale dès l'Antiquité romaine, avec l'évocation par Pline l'Ancien d'un « hybride » alors courant, « produit du sanglier et de la truie ». Quant aux êtres humains comme le rappelle Diderot cité par Littré : sous l'Antiquité, « on appelait hybrides les enfants nés d'un homme libre et d'une esclave, ou encore d'un père étranger ou d'une mère étrangère. Alors pourquoi ce « h » ? Par rapprochement sans fondement avec le grec « hubris », l'excès, la violence.
L'« hybridité » féconde des mots…
Attestée en 1647, s'adjoignait à ce sens biologique une nouvelle signification d'ordre lexical : les mots dits « hybrides » ont alors caractérisé ceux construits avec deux éléments empruntés à deux langues différentes. Dans la cinquième édition du Dictionnaire de l'Académie française publiée en 1878, est ainsi donné pour exemple de mot hybride le « colera-morbus », qui associe un mot grec issu de « kholê », la bile – on croyait que le choléra venait de la bile – et le mot latin « morbus », désignant des affections physiques, à l'origine de l'adjectif « morbide ».
Puis, à la faveur de la septième édition publiée en 1878, était confirmée cette notion déjà présentée dans les ouvrages de grammaire, comme l'« hybridité des mots savants ». Il s'agit en l'occurrence de relever « des mots formés de radicaux pris dans deux langues différentes » et l'Académie de donner pour exemples les mots « monocle », « bureaucratie », auxquels s'ajoutaient en 1935, l'« automobile », tous mots mêlant radicaux grecs (mono, un ; kratos, force ; auto, soi-même) et radicaux latins (oculus, œil ; bura, la « toile de bure » posée sur une table ; mobilis, mobile). En vérité pourraient être cités nombre de mots courants ainsi composés, par exemple la « télévision » et la « bicyclette ». En somme, on a affaire au cumul des richesses lexicales !
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Des fusées et des voitures
« La particularité de la Toyota Prius » : il s'agit là d'une définition tirée de mots croisés pour faire surgir en sept lettres le mot « hybride ». Pourquoi cette définition faisant intervenir un modèle précis de voiture ? Il faut avant tout rappeler que la désignation de « moteur hybride » a été diffusée à propos des fusées alimentées à un type de propergol, celui dit « solide-liquide », qu'on a appelé « propergol hybride », permettant de fait l'autopropulsion dans l'espace sans air. Remarquons plaisamment au passage que le « propergol », mot attesté depuis 1946, en associant le latin « propulsus » et le radical grec « ergon », la force, représente bel et bien un mot hybride !
De ce moteur de fusée et de son propergol hybride, est venue la notion de motorisation hybride utilisant pour un véhicule deux sources d'énergie. S'est alors distingué le moteur de voiture à la fois thermique, utilisant un dérivé du pétrole, et électrique, d'où l'appellation de « voitures hybrides » pour celles relevant de cette double technologie. Or, la plus connue fut la Toyota Prius, première berline hybride de grande série, lancée en 1997 et commercialisée en 2004 en Europe, conférant ainsi une popularité certaine à la voiture qualifiée d'« hybride ». L'aventure commerciale pouvait commencer : en 2025, on comptait près de deux millions de voitures hybrides circulant en France.
Une guerre hybride, asymétrique…
Il semble bien que l'expression anglaise « hybrid warfare », warfare désignant de manière large l'activité guerrière, soit donc apparue d'abord en 1998 dans le mémoire d'un officier des Marines, puis en juin 2002 par William Nemeth, de la Naval Postgraduate School avec un autre mémoire intitulé Future War and Chechnya : a case for hybrid Warfare. Le nouveau concept était né et s'étudiait désormais dans les écoles militaires. Enfin, en 2014, l'OTAN employait sans hésiter cette formule, notamment à propos de l'action russe en Ukraine.
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Témoignant de sa pleine entrée dans la langue, en partant à la recherche du mot « hybride » dans ma collection de dictionnaires, dans la bibliothèque accueillant tous les Petit Larousse illustré depuis 1905, j'ai repéré sans difficulté l'an dernier dans le millésime 2025 l'entrée de la formule « guerre hybride » à l'article « guerre », ainsi que sa définition à l'article « hybride » : « Guerre hybride : conflit qui allie les opérations relevant de la guerre classique, menée à l'aide d'armes et de tactiques conventionnelles, et de la guerre asymétrique*, qui fait appel à des méthodes subversives (désinformation, cyberattaque, etc. »
Judicieuse définition qui inclut l'astérisque renvoyant à un nouveau sens de l'adjectif « asymétrique » : « Conflit, guerre asymétrique, conflit opposant des combattants dont les forces sont très déséquilibrées et dans lequel les plus faibles tentent de compenser leur infériorité par des moyens alternatifs (terrorisme, guérilla, par ex.) ». À dire vrai, une guerre hybride peut ne pas être asymétrique si un grand pays mène en parallèle à une guerre conventionnelle sans l'avouer une guerre « hybride ». Le moins qu'on puisse dire c'est que le mot « hybride » dans son acception belliqueuse tranche avec l'espoir qu'il offre, au volant, de voitures moins polluantes !
De la danse et du calcul
La COVID a eu pour utile conséquence de nous obliger à déployer parfois d'autres modes de formation : il en est né par exemple des « formations » qualifiées d' « hybrides », c'est-à-dire se déroulant en partie à distance par le biais de nos écrans d'ordinateur pour une partie des personnes formées. Après tout, un bon cours de littérature pourrait être ainsi ouvert, en soulignant au passage que l'adjectif « hybride » n'a pas manqué d'avoir quelques connotations littéraires avant de s'installer ostensiblement dans notre parc automobile ou de manière effrayante dans les conflits internationaux.
À Paul Valéry de nous faire sourire, dès 1926, dans Rhumbs, en définissant ainsi « l'homme d'affaires » : « c'est un hybride du danseur et du calculateur ». S'il danse bien et calcule avec pertinence pour développer notre économie et mieux vivre loin de toutes « guerres hybrides », il est évidemment très bienvenu. À propos, le « rhumb », un mot cher à Paul Valéry, est lié à une mesure angulaire aux trente-deux subdivisions de la rose des vents. Que les vents nous poussent de meilleur côté !
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