Une plage sans marée noire visible peut sembler propre. Elle n'est pourtant pas forcément vivante. En 1967, les autorités britanniques tentent d'effacer une pollution au pétrole avec des tonnes de détergent. Résultat, plusieurs rivages cornouaillais deviennent des déserts biologiques pendant plus d'une décennie. Des rochers côtiers paraissent propres, mais l'absence d'algues et de vie marine révèle les dégâts invisibles provoqués par les détergents utilisés après le naufrage du Torrey Canyon en 1967. – DailyGeekShow.com / Image Illustration
Le 18 mars 1967, le pétrolier Torrey Canyon heurte le récif des Seven Stones, près de Land's End. Pendant douze jours, sa cargaison se déverse entièrement dans la Manche. Environ 119 000 tonnes de brut koweïtien polluent alors les eaux anglaises. Lire aussi En Russie, le lac Karatchaï a été si contaminé qu'une heure sur ses rives pouvait être mortelle
Face à l'ampleur du désastre, les autorités réagissent dans l'urgence. La Royal Navy achemine d'importants stocks de produits chimiques vers le site du naufrage. Plus de quarante navires supplémentaires pulvérisent ensuite des détergents sur les nappes et les côtes souillées.
Au total, environ 10 000 tonnes de détergent finissent dans la mer et sur le sable. L'objectif consiste à dissoudre le pétrole et sauver les plages rapidement. Cette intention généreuse va pourtant provoquer un désastre bien plus grave.
Dès 1967, la revue Nature s'inquiète des effets des détergents sur la vie marine intertidale. Plusieurs études menées à la fin des années 1960 confirment ensuite ces craintes. Le dispersant utilisé cause finalement plus de dégâts que le pétrole sur l'ouest des Cornouailles. Lire aussi Du Danube à la mer Noire, les excès d'azote et de phosphore finissent par étouffer les fonds marins
Le mécanisme reste simple à comprendre, une fois ramené au quotidien. Un détergent attaque les tissus vivants, qu'il s'agisse d'une poêle ou d'une plage. Il ne distingue donc jamais le pétrole des bernacles ni des algues fragiles. L'ITOPF confirme d'ailleurs que la toxicité des dispersants a causé l'essentiel des dégâts.
Un réseau de sites côtiers du sud-ouest anglais faisait déjà l'objet d'un suivi scientifique. Des chercheurs y observaient les populations de balanes depuis les années 1950, en lien avec le climat. Cette base de données constitue ensuite une référence précieuse pour mesurer les dégâts.
Le suivi se poursuit ensuite pendant des décennies, notamment à Porthleven. Ce rivage a subi l'une des pulvérisations de détergent les plus intenses. Les estrans traités mettent alors plus de dix ans à retrouver une vie comparable aux zones épargnées. Lire aussi Chauffage : ce que coûte vraiment chaque solution cet hiver
Le pétrole seul aurait sans doute laissé la nature reprendre ses droits assez vite. Or le détergent a figé ces plages dans un état de désert biologique. Ce remède miracle devient ainsi le principal responsable de cette stérilisation durable.
Le bilan reste lourd, avec environ 140 miles de plages polluées et 15 000 oiseaux tués. Cette absence d'accords internationaux sur l'indemnisation pousse alors les États à agir. Ils créent bientôt les Fonds internationaux d'indemnisation pour les dommages dus aux hydrocarbures, ou FIPOL.
Face à une pollution visible, la tentation consiste à agir vite et fort. Mais privilégier l'apparence de propreté peut aggraver la situation réelle. L'épisode cornouaillais rappelle qu'un dispersant mal dosé transforme une pollution visible en désastre invisible et durable. Lire aussi Punaises de lit : ce que coûte vraiment un traitement, et qui doit payer
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