Comment cramer trente-deux millions d'euros

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Category: Politics
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Olivier.SpilleboutFondateur de la Maison de la Photographie - Lille Abonné·e de Mediapart 3 Billets 0 Édition Billet de blog 8 septembre 2026 Olivier.SpilleboutFondateur de la Maison de la Photographie - Lille Abonné·e de Mediapart Trente-deux millions d'euros et un Institut qui n'a jamais ouvert : ce que Xavier Bertrand a fait à la photographie en Hauts-de-FranceOlivier.SpilleboutFondateur de la Maison de la Photographie - Lille Abonné·e de Mediapart Ce blog est personnel, la rédaction n'est pas à l'origine de ses contenus. Publiée à l'occasion du vernissage de l'exposition 'Say Cheeeese !' de l'Institut pour la photographie à la Gare Saint-Sauveur de Lille, et en réponse à la tribune de Xavier Bertrand sur la culture parue dans Libération le 9 juillet 2026. Fondateur de la Maison de la Photographie de Lille, une structure culturelle bientôt trentenaire, j'ai toujours été critique sur les politiques publiques de la culture. J'ai en particulier publié plusieurs tribunes remettant en cause les choix du président de la région Hauts-de-France, Xavier Bertrand. J'en ai subi immédiatement les représailles : suppression de toute subvention régionale et municipale et dénigrement de mon engagement pour la photographie. Alors que Xavier Bertrand, candidat à l'élection présidentielle 2027, publiait cet été dans Libération une tribune intitulée "Pour une République de la création", vantant son dévouement à la cause artistique, je veux donc, en réponse, rétablir quelques vérités sur ce qu'il a réellement fait à la photographie dans sa région. Pendant 25 ans, la Maison de la Photographie de Lille et son festival, les Transphotographiques ont fait vibrer la Photographie : avec un lieu d'exposition exceptionnel, ancré dans le quartier populaire de Fives, avec des projets hors les murs dans les villes de la région — Valenciennes, Calais, Arras et tant d'autres — et aussi, à une époque, avec un rayonnement au-delà des frontières à Courtrai et Tournai. Une programmation construite avec des budgets modestes, portée par la conviction que les plus grands photographes du monde pouvaient et devaient venir à la rencontre des habitants de toute la région. William Klein, Peter Lindbergh, Willy Ronis, Paolo Roversi, Bettina Rheims, Sabine Weiss, Raymond Depardon — autant de noms qui ont fait résonner Lille dans les réseaux professionnels, diplomatiques et artistiques internationaux. La Maison de la Photographie et son festival, c'était aussi une attention constante à la jeune création régionale et nationale, et une place particulière accordée aux femmes photographes, trop souvent sous-représentées dans les grands festivals. La Maison de la Photographie est résiliente. Elle existe toujours, même si elle a perdu son formidable lieu d'exposition il y a quelques années, suite aux suppressions budgétaires. Elle survit grâce à la lucidité de certaines villes et de certains décideurs publics. Ils ont conscience de la qualité et de l'importance de son travail de médiation et de sensibilisation des publics éloignés de la culture, dans les quartiers 'Politique de la Ville' du Nord et du Pas-de-Calais : les centres sociaux, les maisons de quartier, les lycées, les maisons de retraites. Elle valorise les artistes régionaux, anime un réseau de professionnels, et amène la photographie à Lille, Roubaix, Tourcoing, Hautmont, Waziers, Saint-Pol sur Mer, Denain, Valenciennes, et beaucoup d'autres communes. Elle va chercher les publics là où ils sont, dans les territoires que les grandes institutions ignorent. Elle fait simplement ce qu'une structure culturelle doit faire : exister pour les autres, pas pour la carrière de celui qui la finance. --- Dans sa tribune, Xavier Bertrand défend les artistes des territoires, la décentralisation culturelle, la nécessité que "les œuvres circulent au plus près des habitants". Il cite Malraux. Il écrit que "la culture naît bien souvent dans les territoires avant d'être reconnue sur les grandes scènes du monde." Ses grandes déclarations sont pourtant à l'antipode de ses actes. Car ce que la formule de Xavier Bertrand ne dit pas, c'est que c'est lui qui a décidé d'étouffer la Maison de la Photographie. Qui a supprimé ses subventions pour mieux se voter celles de son nouveau projet 'Institut pour la Photographie'. Qui a choisi d'enterrer deux formidables outils qu'étaient un centre d'art dédié à la Photographie installé dans un quartier populaire, et un festival. Ces outils étaient pourtant soutenus pendant près de 25 ans par les élus qui l'ont précédé. Tout cela pour créer « son » nouveau projet, un « Institut pour la Photographie », installé dans les hôtels particuliers du Vieux-Lille, l'un des quartiers les plus favorisés de la métropole lilloise. Annoncé pour 2021, puis 2023, puis le premier semestre 2026, le projet a déjà englouti plus de 32 millions d'euros d'argent public régional sans que le bâtiment ait ouvert ses portes. Pendant que les petites structures culturelles agonisent et que les artistes vivent dans une précarité aiguë, l'Institut perçoit 2 millions d'euros chaque année, dont la moitié pour les seuls salaires. La Maison Photo et son festival faisaient rêver. L'Institut pour la Photographie, lui, ne fait toujours pas rêver. Combien d'habitants des Hauts-de-France, ou même de Lille peuvent citer spontanément une exposition de l'Institut pour la Photographie qui les a marqués ? Une image, un artiste, une soirée mémorable ? Le silence qui répond à cette question est, à lui seul, un bilan. On se souvient pourtant de l'enthousiasme de la presse régionale et nationale à l'annonce du projet. Les articles laudatifs, les portraits flatteurs, les publi-reportages quatre pages dans tous les journaux locaux. Ce formidable Institut allait révolutionner la photographie en Hauts-de-France. J'aimerais que ces plumes regardent à nouveau le dossier pour constater que rien de ce qui avait été promis n'est au rendez-vous. Que le bâtiment est toujours fermé. Que les budgets ont explosé. Autant l'annonce du projet avait mobilisé la presse, autant son bilan la laisse silencieuse. Elle regardera, espérons-le, le nouvel évènement de l'Institut sous le prisme de ce bilan : le 11 septembre sera inaugurée en grandes pompes l'expo de 3 jours « Say Cheeeese ! Souriez ! », hors les murs, faute d'avoir son propre lieu après neuf ans de gabegie. On peut aimer la fête. Mais un week-end événementiel, c'est bien loin d'une politique culturelle durable et efficiente. Cela ne nous fait pas sourire. --- Les délibérations initiales de création de l'Institut ont été réduites au strict minimum, n'ont pas respecté le règlement intérieur de la collectivité au regard des sommes engagées, et ont constitué un défaut manifeste d'information des conseillers régionaux avant le vote du conseil régional. Les sommes engagées sont faramineuses. En réalité, l'aventure de l'Institut pour la Photographie en dit long sur l'action politique de Xavier Bertrand. Plus largement, elle raconte une manière de dépenser l'argent public, une absence de contrôle, et un abandon des territoires : quelque chose de plus large, et de plus grave. C'est le 27 août dernier que, devant l'université de rentrée du Medef, Xavier Bertrand annonçait qu'il serait candidat à l'élection présidentielle. Le même mois, l'INSEE publiait un chiffre qui devrait pourtant lui imposer plus de modestie : les Hauts-de-France comptent le plus haut taux de France de jeunes ni en emploi, ni en études, ni en formation. Dix ans de présidence régionale, et voilà le bilan. Dix ans pendant lesquels des dizaines de millions d'euros ont été engloutis dans un bâtiment fermé, tandis que les structures qui travaillent au quotidien avec ces mêmes jeunes dans les quartiers, les centres sociaux, les lycées se voyaient refuser les moyens les plus élémentaires. Ce choix n'est pas seulement culturellement absurde. Il est financièrement irresponsable. L'Institut pour la Photographie a été lancé en 2017, au moment où les alertes commençaient à se multiplier sur la trajectoire budgétaire française. Chaque année, la Cour des comptes dénonce l'emballement des dépenses de fonctionnement des collectivités territoriales, qualifiant même 2024 d'année noire pour les finances publiques et appelant toutes les collectivités à "davantage contribuer au redressement". Certains présidents d'autres régions françaises, mais aussi des maires et des députés ont eu le courage d'affirmer publiquement qu'il ne s'agit pas seulement de dépenser moins, mais de dépenser mieux. Il faut en finir avec la perfusion à l'argent public : la culture mérite mieux qu'une assistance respiratoire dispendieuse, inégalitaire et inefficace. Ces voix appellent à mettre fin à la logique des grands événements peu inclusifs, à concentrer les financements sur le conventionnement pluriannuel des acteurs des territoires, à renforcer le soutien aux quartiers prioritaires et aux zones rurales. Tout ce que Xavier Bertrand a systématiquement refusé de faire dans sa propre région, préférant caricaturer ces élus qui, tout simplement, osent questionner l'efficience de la dépense culturelle. Il se pose volontiers en défenseur de la culture parce qu'il y consacre un budget important dans les Hauts-de-France. Mais dépenser beaucoup n'est pas dépenser bien. Il n'est pas seul responsable de la dette de la France, mais il en est, à sa manière et à son échelle, l'un des artisans. Et c'est cet homme qui se présente aujourd'hui comme candidat au redressement. On doit aussi s'interroger sur l'absence de contrôle diligenté sur la dépense publique générée par l'Institut pour la Photographie. La Chambre régionale des comptes n'a effectué aucune auto-saisine depuis dix ans. Les lanceurs d'alerte, photographes, citoyens, associations n'ont pas été entendus. La juridiction administrative n'a pas dénoncé l'illégalité de l'attribution de ces subventions pharaoniques et la manifeste "gestion de fait" de la structure. Les ministres de la Culture successifs n'ont rien trouvé à redire et l'inspection générale des affaires culturelles (IGAC) ne s'est jamais saisie de ces dérives. Toutes ces autorités de contrôle ont une responsabilité certaine dans ce qui représente un scandale et un échec complet : stratégique, financier, culturel et démocratique. --- Ce constat revêt tout son sens, au moment où, deux jours après la tribune estivale de Xavier Bertrand dans Libération, les États généraux de la photographie publiaient dans le même journal leur tribune. Cette organisation, qui fédère 10 acteurs majeurs du secteur, lance un appel lucide à l'approche de l'élection présidentielle : la photographie n'a jamais bénéficié en France d'une politique publique structurante, les photographes sont précaires, l'intelligence artificielle menace leur économie. Ils ont raison sur tout. Ce que les États généraux appellent de leurs vœux, c'est une politique publique ancrée dans les réalités de la filière, qui soutient la création, préserve la souveraineté culturelle française et opère un réel partage de la valeur. Une politique publique qui irrigue les territoires. C'est exactement ce à quoi contribue la Maison de la Photographie depuis bientôt trente ans. Avec des moyens infiniment moindres. À ceux qui, au sein des réseaux professionnels de la photographie, lisent ces lignes, je veux dire ceci : proposons ensemble des choix structurants et durables, osons interpeller les politiques, dénonçons ceux qui affaiblissent la photographie, même quand le risque de représailles existe. Nous en sommes l'exemple concret. Trente ans de travail, une reconnaissance nationale, et pourtant des subventions supprimées du jour au lendemain pour avoir critiqué. Ce risque est réel. Mais le silence complice a un coût lui aussi : celui de laisser se perpétuer des politiques culturelles au service des ambitions personnelles plutôt qu'au service du public. Olivier SpilleboutFondateur de la Maison de la Photographie de Lille et du festival Transphotographiques Références : LIBÉRATION du 09/07/2026 : Pour une république de la création, par Xavier Bertrand : https://www.liberation.fr/idees-et-debats/tribunes/pour-une-republique-de-la-creation-par-xavier-bertrand-20260709_NB4T2ZXF6RAEXECYEFYLGIESH4/? COURRIER PICARD du 25/08/2026 : Les Hauts-de-France, région championne du décrochage des jeuneshttps://www.courrier-picard.fr/id740638/article/2026-08-25/les-hauts-de-france-region-championne-du-decrochage-des-jeunes? ACTUFR du 25/08/2026 : Triste constat : les Hauts-de-France comptent le plus haut taux de jeunes "ni en emploi, ni en étude, ni en formation : https://actu.fr/economie/triste-constat-les-hauts-de-france-comptent-le-plus-haut-taux-de-jeunes-ni-en-emploi-ni-en-etude-ni-en-formation_64702211.html LIBÉRATION du 11/07/2026 : Deux cents ans après son invention, la photographie mérite une politique publiquehttps://www.liberation.fr/idees-et-debats/tribunes/deux-cents-ans-apres-son-invention-la-photographie-merite-une-politique-publique-20260711_7N2GI3C7ZBAXXDNPKUQZMPGMII/? LIBÉRATION du 12/07/2026 : Il est encore temps de faire respecter les droits des photographeshttps://www.liberation.fr/idees-et-debats/tribunes/il-est-encore-temps-de-faire-respecter-les-droits-des-photographes-20260712_DUPKRFYFC5ESPHQGM5VZ6CKMRQ/ Blog MEDIAPART du 07/02/2019 : Pour une culture durable de la photographiehttps://blogs.mediapart.fr/olivierspillebout/blog/070219/pour-une-culture-durable-de-la-photographie Blog MEDIAPART du 06/10/2021 : 5 ans de perdus pour la photographie en Hauts-de-Francehttps://blogs.mediapart.fr/olivierspillebout/blog/061021/5-ans-de-perdus-pour-la-photographie-en-hauts-de-france Archives Presse institut & Maison Photo :https://maisonphoto.com/category/presse/presse-politique/ Ce blog est personnel, la rédaction n'est pas à l'origine de ses contenus.Bienvenue dans Le Club de Mediapart Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d'un blog et peut exercer sa liberté d'expression dans le respect de notre charte de participation. 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