Marasme, catastrophe, suicide organisé… Aucun terme ne semble assez fort pour qualifier la situation de la France dans le dernier classement Pisa. C'est en compréhension de l'écrit que l'effondrement est le plus accablant : après avoir perdu 31 points entre 2012 et 2022, la France poursuit sa dégringolade entre 2022 et 2025… La part d'élèves les plus en difficulté augmente encore, quand celle des meilleurs diminue comme peau de chagrin.
Concrètement, un élève français sur trois peine à mobiliser la lecture pour apprendre et affronter des situations concrètes. Faute de savoir transmettre sa propre langue, l'école française étouffe les intelligences et saborde toute possibilité d'émancipation républicaine.
La spécificité française
On pourrait relativiser ces chiffres en arguant du fait que le niveau de compréhension baisse dans tous les pays. Certains l'attribuent à juste titre à l'impact des écrans, qui entraîne des retards de développement cognitif, altère les capacités de concentration des enfants et les habitue à des lectures trop rapides.
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Toutefois, là où les pays de l'OCDE ont en moyenne perdu 4 points en compréhension de l'écrit entre 2022 et 2025, la France en a perdu 18… Il existe donc bien une spécificité française, qui va au-delà de l'impact des écrans, et qui tient aux choix pédagogiques et structurels qui ont été faits depuis cinquante ans, pour notre plus grand malheur.
Des formations trop théoriques
Le premier désastre a consisté à déléguer la formation des professeurs des écoles à l'enseignement supérieur, ce qui a abouti à des formations trop théoriques, trop éloignées des savoirs disciplinaires et de la réalité du terrain.
Par ailleurs, des formateurs continuent de diffuser des pratiques pédagogiques aujourd'hui réprouvées par l'éducation nationale elle-même. Il est temps que le ministère reprenne sérieusement la main sur cette formation pour accroître la qualification de nos professeurs des écoles et mieux les former aux méthodes efficaces, de manière strictement pragmatique.
Des méthodes inefficaces
Parlons ensuite du parcours des écoliers. Nos enfants commencent par être sous-stimulés en maternelle : ils apprennent à lire beaucoup trop tard compte tenu de l'opacité de notre langue. Pire : leur apprentissage de la lecture repose depuis des années sur des méthodes inefficaces qui génèrent des réflexes délétères et difficiles à corriger. Seuls 5 % des professeurs des écoles ont recours la méthode syllabique recommandée par le Conseil scientifique de l'éducation nationale.
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Car dès qu'un ministre tente de labelliser les manuels efficaces ou de généraliser cette méthode, il fait aussitôt machine arrière devant la levée de boucliers des maisons d'édition et des syndicats, qui invoquent la liberté pédagogique ou éditoriale. Libertés qui, depuis cinquante ans, ont autorisé toutes les dérives pédagogiques et hypothéqué la réussite de nos élèves. Qui donc aura enfin le courage de les encadrer ?
Le primaire accorde en outre une place insuffisante à la pratique de l'écrit : textes à trous, QCM, polycopiés, pédagogies de la découverte professées par les instituts de formation et débouchant sur des traces écrites indigentes… Les élèves perdent le sens de l'orthographe et de la syntaxe française.
D'autant que la grammaire est elle aussi entrée dans l'œil du cyclone à compter des années 1960 : on enseigne péniblement aux élèves en fin de troisième ce qu'un enfant acquérait autrefois en CM2… Mais si un élève ne maîtrise pas la logique grammaticale d'une phrase et ses lois de fonctionnement, comment sera-t-il apte à comprendre des phrases complexes ou à bâtir des raisonnements ?
L'abandon de la mémorisation par cœur
Autre exercice de primaire conspué à compter des années 1970 : la mémorisation par cœur. « Lors de ma formation universitaire, témoigne un enseignant, on m'a décrit le professeur ayant recours au par cœur comme, à peu de chose près, un moins-que-rien. »
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Outre la garantie de pré-acquis fermes sur lesquels édifier les savoirs futurs, l'exercice de la mémoire et les poésies initient pourtant nos enfants au sens de l'effort et de la précision, comme le soulignait Paul Ricœur : « Réciter de mémoire (…) sans hésitation et sans faute, constitue un petit exploit qui en préfigure de plus grands » (1).
Redonner le goût du livre
Enfin, il est vital de redonner à nos enfants le goût du livre. Si l'école a son rôle à jouer, les parents sont les premiers passeurs de la langue et les garants du bon développement cognitif de leurs enfants. Il est impératif de les sensibiliser à cette mission, de les inciter à partager des moments de lecture avec leurs enfants et à les préserver le plus longtemps possible des smartphones et autres écrans interactifs.
Le sursaut ne se mesurera pas seulement aux points regagnés dans un classement, mais aux enfants auxquels nous aurons rendu le pouvoir de lire, de penser et de choisir. Là est la condition de leur émancipation, et là repose aussi la pérennité de notre vie démocratique comme celle de notre place dans le monde.
(1) Paul Ricœur, La Mémoire, l'Histoire l'Oubli, Paris, Seuil, 2000, p. 69.
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