Que Moscou défende ses intérêts et mène des opérations d'influence ne fait pas débat. Toutes les puissances le font, mais depuis les élections de 1919, la droite a désigné l'ennemi : le bolchevik. Il est depuis devenu traditionnellement communiste, puis russe jusqu'à nos jours. La propagande ne s'embarrasse pas de nuances.La vraie question est ailleurs : pourquoi cette vigilance s'arrête-t-elle si souvent dès que l'influence vient de Washington, de Tel-Aviv, de Bruxelles ou de réseaux installés depuis longtemps dans les rouages français ?
La loi française ne limite pourtant pas le problème à une nationalité. Depuis 2025, la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique gère un répertoire des actions menées pour le compte d'un mandant étranger. Le principe est limpide : celui qui cherche à influencer une décision publique française au nom d'un État étranger doit pouvoir être identifié. Il n'est écrit nulle part que le contrôle s'arrête au Kremlin.
C'est très exactement pour ce genre de prises de position que sa campagne a été sabordée. Le système lui a préféré Macron, beaucoup plus réceptif aux intérêts américains, comme l'avait démontré avec clarté l'affaire Alstom. pic.twitter.com/AdGGzQziGZ
— Henri de Turenne (@Henri2Turenne) September 1, 2026François Fillon a mis les pieds dans le plat lors d'un entretien sur Legend : « Les ingérences étrangères les plus significatives sont celles des Américains. » La formule ne vaut pas démonstration à elle seule. Mais elle rappelle un épisode que Paris préfère souvent raconter à mi-voix : Alstom.
En 2014, la justice américaine a obtenu d'Alstom un accord à 772 millions de dollars dans une affaire de corruption internationale. Dans le même temps, la branche énergie du groupe français a été cédée à General Electric. Le dossier ne prouve pas une télécommande cachée à Washington. Il montre en revanche qu'une procédure extraterritoriale américaine peut frapper un groupe stratégique français au moment où se joue son avenir. Le récit des pressions autour de cette vente est détaillé dans notre article sur les menaces évoquées par Arnaud Montebourg dans l'affaire Alstom.
Le cas israélien est encore plus révélateur. Il faut être précis : critiquer la politique d'un État, ses relais diplomatiques, ses entreprises, ses groupes de pression ou ses méthodes de communication n'a rien à voir avec l'hostilité envers les Juifs. Pourtant, cette confusion est sans cesse entretenue, ce qui interdit parfois toute discussion sérieuse sur les réseaux d'influence liés à Israël.
Le CRIF est un acteur public, qui organise chaque année un dîner suivi par les responsables politiques et intervient régulièrement dans le débat français. Son ancien président Francis Kalifat avait demandé devant Emmanuel Macron une levée de l'anonymat pour les comptes jugés haineux. La séquence, et la réponse présidentielle, sont documentées dans notre article sur la demande du CRIF concernant l'anonymat en ligne. On peut approuver ou contester cette position. Ce qui serait absurde, c'est de prétendre qu'elle ne participe pas à l'orientation du débat public.
Il existe aussi des opérations plus directes. En 2025, plusieurs députés LFI ont été ciblés par de faux comptes et de faux sites attribués à une société israélienne spécialisée dans l'influence numérique. Le dossier est à retrouver ici : faux comptes, faux sites : une société israélienne a attaqué trois députés LFI. Voilà un sujet concret, loin des fantasmes et bien plus solide que les éternelles insinuations sur « l'ennemi invisible ».
Reste la franc-maçonnerie. Là aussi, deux caricatures se font face. D'un côté, ceux qui y voient le poste de commandement secret de la planète. De l'autre, ceux qui feignent d'ignorer que les loges sont historiquement des lieux de sociabilité où se croisent parfois élus, hauts fonctionnaires, magistrats, chefs d'entreprise et journalistes. Ce n'est pas une preuve de complot permanent. C'est une raison de réclamer de la transparence lorsque des intérêts publics sont en jeu. Yvan Blot décrivait la franc-maçonnerie comme un réseau social particulièrement fermé. L'image mérite au moins d'être discutée.
Philippe de Villiers, lui, désigne Bilderberg : « C'est eux qui nous gouvernent », affirme-t-il. La réunion rassemble dirigeants politiques, financiers, industriels et médiatiques, et pose une autre question, plus terre à terre : pourquoi ceux qui exigent une transparence totale des citoyens acceptent-ils si facilement l'opacité des cercles où se retrouvent les puissants ?
Le problème n'est donc pas de choisir entre la Russie, les États-Unis, Israël ou les réseaux d'influence français. Le problème est de les examiner tous avec la même rigueur. Une souveraineté qui ne regarde que vers l'Est n'est pas une souveraineté. C'est un projecteur orienté par quelqu'un d'autre.
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