23 heures passées. L'écran éclaire encore le salon. Vous venez de cocher la dernière case d'une to-do-list interminable… et déjà, votre cerveau en prépare une autre. Impossible de vous poser. Le silence vous inquiète plus qu'il ne vous apaise. Romain Gary écrivait: "Avec l'amour maternel, la vie vous fait, à l'aube, une promesse qu'elle ne tient jamais". Chez certains adultes, cette promesse manquée se transforme en course sans fin.
Car ce besoin de remplir chaque minute n'est pas toujours du simple dynamisme. Souvent, il porte un nom plus secret: manque d'amour maternel. La psychologue Gwenaelle Persiaux, autrice de Blessée par le lien, guérie par le lien , l'a observé dans son cabinet comme dans sa propre histoire: "De ma fenêtre de psychologue, de tous nos liens, la relation à la mère est la plus déterminante dans la construction, bancale ou alignée, de notre psyché". Un propos rapporté par Psychologies.com. Et derrière cette phrase, un fil rouge: grandir sans se sentir vraiment aimé laisse des traces… qui s'expriment souvent en action permanente. Quand le manque d'amour maternel grave sa marque
On imagine parfois une mère violente ou totalement absente. Mais le manque d'amour maternel, c'est plus subtil. C'est cette mère présente physiquement, mais épuisée, déprimée, préoccupée. Ou cet enfant qui doit s'occuper d'un parent malade, consoler, surveiller, rassurer. Les psychologues parlent alors de parentification: l'enfant prend le rôle de grand, trop tôt. Ce qui compte, dit la psychologie, ce n'est pas l'intention des parents, c'est la façon dont l'enfant a vécu la relation.
Selon la théorie de l'attachement de John Bowlby, un enfant qui ne se sent pas assez réconforté développe une insécurité affective. Plus tard, cela donne souvent une faible estime de soi, la peur d'être rejeté, des difficultés à faire confiance, une dépendance affective… ou, au contraire, une fuite des liens trop proches. "Quand la présence et l'amour maternel ont manqué, certaines trajectoires peuvent susciter colère, ressentiment ou abattement", explique Gwenaelle Persiaux. Chez d'autres, cette blessure prend un autre visage: celui de l'ultra-performance. De l'insécurité affective à l'action permanente
Adolescente, puis jeune adulte, Gwenaelle Persiaux raconte comment elle s'est réfugiée dans l'action pour tenir debout: "Faire. Agir. Travailler. Cocher la to-do-list. Entreprendre. Lancer des projets. Avancer. Concrétiser. Les idées. Mes devises personnelles, encore aujourd'hui. Parfois fatigantes pour mon entourage, mais utiles pour traverser les déserts affectifs et ouvrir les possibles". L'action, dit-elle, vient remplir le silence intérieur dans lequel pourraient remonter la tristesse, la peur, la solitude de l'enfant non rassuré.
Beaucoup d'adultes qui se sont rarement sentis aimés par leur mère adoptent ce même réflexe: se prouver sans cesse qu'ils méritent leur place. Alors ils multiplient les tâches, les engagements, les projets. Et lorsque tout s'arrête, l'angoisse affleure. Quelques signes reviennent souvent chez ces champions de l'action permanente: un agenda saturé, même le week-end, avec la panique dès qu'une case reste vide;
une culpabilité ou une agitation intérieure dès qu'ils se reposent;
la tendance à prendre tout en charge pour les autres, sans jamais parler de leurs propres besoins. Sortir de la course sans fin sans renier son histoire
Ce mécanisme n'est pourtant pas figé. "Certains ne savent pas fixer de limites et se perdent dans le sacrifice. D'autres, par l'action, mettent du sens au non-sens de la vie et en tirent une force éclairante pour les autres." Là encore, la nuance de Gwenaelle Persiaux est essentielle: l'hyper-investissement peut devenir ressource, à condition d'apprendre à poser des limites, à apprivoiser le calme, à écouter ce qui remonte quand on ne fait plus rien. Des relations sécurisantes, un travail sur soi, une psychothérapie axée sur le lien permettent peu à peu de reconstruire des repères affectifs et de détricoter les nœuds laissés par la mère absente ou indisponible. Alors, la question n'est plus: "Pourquoi je cours tout le temps ?", mais "Comment, à mon rythme, je choisis enfin de vivre, au lieu de seulement faire".
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