Des terres brûlées au vent. Nous ne sommes pas dans une chanson de Michel Sardou ni au Connemara mais dans la campagne allemande et un noir et blanc brumeux rappelant le cinéma de Dreyer et Belà Tarr. Non loin d'un charnier, un soldat apparaît. Balafré, il vient de déserter la guerre de Trente Ans et tombe sur un bourg de paysans. Là, malgré la méfiance à son égard, l'inconnu trouve sa place et, à force d'investissement, d'audace et d'autorité, s'impose comme un pilier de la communauté. Quand vient l'heure de prendre épouse et de lui offrir une descendance, son secret ne peut plus être gardé : l'homme providentiel est… une femme. Rose de son prénom, à qui Sandra Hüller prête sa dureté androgyne et son génie caméléonesque. Après « Toni Erdmann », « Anatomie d'une chute » et « la Zone d'intérêt », la comédienne allemande ajoute une corde à son art de l'ambivalence monstrueuse. Rien que pour elle, « Rose » mérite le détour, le rôle faisant de surcroît écho à sa récente interprétation de Hamlet sur les planches. Rose, elle, n'est pas hantée par des fantômes familiaux mais habitée par un désir de liberté et d'autonomie qu'au XVIIe siècle, nul n'aurait imaginé concéder à une femme. Il faut entendre le discours de mea culpa frondeur qu'elle livre une fois démasquée, énumérant tout ce qu'elle a fait de bon pour le village et que l'on refuse de porter à son crédit sous le seul prétexte qu'elle n'est pas du bon sexe. Un manifeste féministe avant l'heure. Les temps ont changé mais le sujet n'a pas fini de résonner après #MeToo et au regard des féminicides, de la manosphère et des replis réactionnaires. Ex-directeur de casting pour Michael Haneke, le réalisateur Markus Schleinzer s'inscrit dans sa lignée par son approche austère de la mise en scène. Son film adopte les atours du récit médiéval (narré par une voix off) dont les plans fixes et cadres dépouillés accentuent la rudesse, et, soutenu par une écriture vivace, déploie, en sourdine, une vraie puissance romanesque. En exsude la rigidité d'une société patriarcale et d'un dogme protestant dont Rose, présentée au départ comme un escroc, révèle les hypocrisies et contradictions. Dommage que le procès final, trop didactique, vienne alourdir le propos plutôt que de creuser l'énigme de cette anti-héroïne queer qui vaut bien un adage : la femme n'est pas un homme comme les autres.
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