Avec sa nouvelle levée de fonds de 3 milliards d'euros, Mistral AI change d'échelle, mais reste très loin des géants américains, comme OpenAI ou Anthropic, qui lèvent des dizaines de milliards de dollars. Pour Emmanuelle Auriol, professeure à la Toulouse School of Economics (TSE), Mistral n'a toutefois pas besoin de les concurrencer directement pour trouver sa place.
"On n'a pas besoin d'être gigantesque pour survivre si on fait ça correctement", estime sur franceinfo Emmanuelle Auriol, économiste, professeure à la Toulouse School of Economics (TSE), membre du Conseil d'Analyse Economique, membre du Cercle des Economistes. Car Mistral fait un choix différent de celui des grandes plateformes comme ChatGPT, Gemini ou Claude : viser en priorité les entreprises et les administrations, avec des modèles permettant de mieux contrôler les données.
Miser sur la souveraineté
Dans la santé, la défense ou encore l'administration, certaines organisations sont particulièrement réticentes à confier leurs données à des acteurs étrangers. Mistral entend répondre à cette demande en proposant des solutions pouvant être déployées directement au sein des entreprises ou des administrations. "L'idée, c'est d'avoir de l'autonomie, mais pas que. L'autonomie, c'est aussi la sécurité des données", explique Emmanuelle Auriol. Elle estime que cette stratégie constitue un véritable avantage pour l'entreprise française. Mistral pourrait notamment développer des outils "sur mesure" directement chez ses clients, avec des ingénieurs qui travaillent sur place. C'est un modèle économique qui repose donc davantage sur des contrats avec des organisations que sur une utilisation massive par le grand public.
Des investisseurs étrangers, mais des moyens de contrôle pour l'État
La question de la souveraineté se pose alors que le nouveau tour de table de Mistral réunit des investisseurs français, mais aussi étrangers, comme Samsung, Nvidia ou le fonds américain BlackRock. L'accord conclu avec Microsoft pose également la question de l'influence des géants américains.
Pour Emmanuelle Auriol, il faut distinguer la présence au capital du contrôle de l'entreprise. "On n'a pas besoin de nationaliser pour pouvoir" contrôler une entreprise stratégique. L'Etat dispose notamment de mécanismes lui permettant de s'opposer à certaines prises de participation ou à des opérations concernant des secteurs jugés stratégiques. Mais l'enjeu dépasse Mistral, selon l'économiste, car l'Europe souffre encore de sa fragmentation, chaque pays cherchant à faire émerger son propre champion. Il cite cependant Airbus et Ariane comme des exemples de coopération européenne réussie.
Les puces et l'énergie, deux enjeux décisifs
Pour espérer peser dans la course mondiale à l'intelligence artificielle, l'Europe devra aussi maîtriser deux ressources essentielles : les puces et l'énergie. La présence de Nvidia au capital de Mistral est ainsi "importante", estime Emmanuelle Auriol, car les capacités de calcul sont devenues un enjeu central du développement de l'IA.
La France dispose également d'un atout majeur selon lui : son électricité, largement décarbonée grâce au nucléaire et aux énergies renouvelables. Un avantage qui pourrait attirer les investissements dans les infrastructures et les centres de données nécessaires au développement de l'IA. "Il y a quelque chose de très important" en France, résume l'économiste : "les puces, évidemment, et l'autre question clé, c'est l'énergie."
(0)Comments