Publié il y a 2 minutes | Mis à jour il y a 52 secondes
EXPERT INVITÉ. Au début, le Buy Now, Pay Later (BNPL ou financement par emprunt à court terme) semblait être une innovation de paiement presque anodine: une manière plus simple d'acheter un téléphone, une paire de chaussures ou un meuble, puis de régler la facture en quelques échéances sans frais (c'est important).
Aujourd'hui, il raconte une histoire plus vaste sur le consommateur américain, sur l'érosion de son pouvoir d'achat et sur la transformation du crédit à la consommation. Après avoir bénéficié au printemps de remboursements d'impôts exceptionnellement élevés, après avoir puisé dans l'épargne accumulée pendant la pandémie et utilisé davantage les cartes de crédit, une partie des ménages cherche désormais à lisser ses dépenses par de très petits crédits, parfois pour des achats essentiels. Le BNPL n'est pas encore un risque systémique, il est devenu un thermomètre social et financier particulièrement intéressant. Synthèse et analyse.
Les faits
Le Buy Now, Pay Later, ou BNPL, permet à un consommateur de fractionner immédiatement le paiement d'un achat. Le produit le plus courant est le pay-in-four: le client paie 25% au moment de l'achat, puis règle trois échéances identiques, généralement toutes les deux semaines.
Dans sa forme la plus simple, le crédit est sans intérêt pour le consommateur, à condition qu'il paie à temps. Le marchand finance en partie ce confort en versant une commission au prestataire de paiement, car la possibilité de fractionner l'achat augmente souvent le taux de conversion et le panier moyen.
Le modèle s'est développé à une vitesse spectaculaire. Les six principaux acteurs américains (Affirm, Afterpay, Klarna, PayPal, Sezzle et Zip) ont accordé environ 336 millions de prêts BNPL en 2023, contre moins de 20 millions en 2019.
La valeur des prêts accordés par ces mêmes entreprises est passée de 2,2 milliards de dollars américains (G$US) en 2019 à 43,9G$US en 2023. Après l'explosion initiale liée à la pandémie, la croissance est devenue moins spectaculaire, mais elle reste proche de 20% par an en termes réels depuis 2021.
Le marché total américain aurait ainsi représenté environ 70G$US de transactions en 2025. C'est encore peu face aux plus de 6300G$US de dépenses réglées par cartes de crédit, soit à peine 1,1% du total.
Mais la taille actuelle du marché ne dit pas tout. Le BNPL ne représente pas seulement une nouvelle méthode de paiement, il devient une nouvelle manière de conserver une consommation qui, sans cela, devrait parfois être différée.
Un crédit souvent «invisible»
La différence essentielle avec une carte de crédit réside dans la visibilité du risque. Une carte de crédit fait habituellement l'objet d'un contrôle de solvabilité et son utilisation est largement suivie par les bureaux de crédit. Le BNPL, lui, a longtemps fonctionné avec des contrôles plus légers. Beaucoup de prêts ne nécessitent pas de vérification approfondie du dossier de crédit et, surtout, les remboursements ne sont pas systématiquement transmis aux agences de notation.
Cela signifie qu'un consommateur peut cumuler plusieurs échéances auprès de plusieurs applications, sans que chaque prêteur ait une vision complète de ses engagements.
La dette est faible à chaque achat, mais elle peut devenir significative lorsqu'elle s'additionne à un loyer, une voiture, un prêt étudiant, des dépenses courantes ou … une carte de crédit.
Le risque ne se trouve donc pas seulement dans le montant d'un prêt. Il se trouve dans la multiplication des paiements automatiques, dans l'absence de vision consolidée et dans le fait que ces échéances arrivent souvent au moment où le compte bancaire est déjà sous pression.
Les données disponibles restent rassurantes à l'échelle macroéconomique. Sur un volume annuel estimé à 70G$US, l'encours moyen de BNPL à un instant donné ne représenterait qu'environ 3G$US, contre plus de 1200G$US pour les cartes de crédit.
Mais le signal est plus préoccupant à l'échelle individuelle. Selon la Fed, 16 % des adultes américains ont utilisé le BNPL en 2025, contre 10 % en 2021. Parmi ces utilisateurs, 26 % indiquent avoir payé au moins une échéance en retard au cours de l'année écoulée.
Du canapé aux courses alimentaires
Le changement le plus intéressant n'est pas seulement la croissance du marché, mais la nature des achats financés. Le BNPL était initialement associé à la mode, à l'électronique, au mobilier ou aux achats en ligne relativement importants.
Ces catégories restent centrales. Près de la moitié des utilisateurs ont financé des vêtements ou accessoires, et beaucoup ont également utilisé ce mode de paiement pour de l'électronique, des appareils ménagers ou de l'ameublement.
Mais une autre utilisation progresse: environ 1 utilisateur sur 5 a eu recours au BNPL pour des courses alimentaires ou de la livraison de repas. Et parmi ces personnes, 45 % ont expliqué que ce crédit était le seul moyen de pouvoir réaliser l'achat.
C'est ici que le sujet cesse d'être uniquement technologique. Fractionner le paiement d'un ordinateur peut être un arbitrage financier rationnel ; fractionner le paiement de courses ou d'un repas peut signaler une tension plus profonde sur la trésorerie des ménages.
Cela ne signifie pas que chaque utilisateur de BNPL est fragile. Les ménages aisés peuvent aussi l'utiliser pour éviter des intérêts de carte de crédit ou mieux organiser leur budget.
Mais l'usage est beaucoup plus fréquent chez les ménages gagnant moins de 100 000$US par an, chez les jeunes adultes, les femmes et les minorités afro-américaines et hispaniques.
Chez les ménages dont le revenu annuel est inférieur à 25 000$US, 40 % des utilisateurs déclarent y avoir recours parce qu'ils ne peuvent pas autrement se permettre l'achat.
Le consommateur américain change de source de financement
Le contexte de 2026 rend le phénomène plus intéressant encore. Les remboursements d'impôts du printemps ont été supérieurs à ceux de l'année précédente: début avril, le remboursement moyen atteignait environ 3462$US, en hausse de plus de 11 % sur un an.
Ce soutien fiscal a temporairement amélioré la trésorerie de certains ménages. Mais un remboursement d'impôt n'est pas un revenu permanent : il est rapidement absorbé par le logement, l'énergie, l'alimentation, les crédits accumulés ou les dépenses qui avaient été reportées.
L'épargne, elle aussi, ne joue plus le même rôle qu'en 2021 ou 2022. Les réserves excédentaires liées à la pandémie ont été largement consommées, tandis que le coût de la vie et des intérêts continue de peser davantage sur les ménages les plus exposés.
Les cartes de crédit restent le premier amortisseur. Leur encours dépasse 1200G$US, et les taux appliqués aux clients qui ne remboursent pas intégralement leur solde se situent fréquemment entre 18% et 30%.
Dans cet environnement, le BNPL devient une alternative séduisante. Il donne au consommateur la possibilité d'éviter les intérêts apparents d'une carte et de préserver quelques centaines de dollars de liquidités pendant plusieurs semaines.
Le problème est que cette solution réduit la pression immédiate sans nécessairement résoudre le problème budgétaire. Elle peut même déplacer la contrainte dans le temps, jusqu'au moment où plusieurs prélèvements automatiques arrivent simultanément.
Le BNPL devient ainsi la quatrième étape d'une séquence de consommation: d'abord le revenu et les remboursements fiscaux, ensuite l'épargne, puis la carte de crédit, et enfin le fractionnement de paiements.
Ce n'est pas encore une crise du consommateur, mais c'est un signe que sa marge de manœuvre se réduit.
Une industrie qui grandit avec… le risque de crédit
Pour les entreprises du secteur, le marché reste extrêmement attractif. Klarna a enregistré au deuxième trimestre une hausse de 18 % de son volume de transactions, une progression de 27 % de son chiffre d'affaires et un retour au bénéfice net. Sa croissance américaine demeure particulièrement impressionnante, avec un volume de transactions en hausse de 27 %. Mais le marché a retenu un autre élément : Klarna a abaissé ses prévisions annuelles de chiffre d'affaires et de volume, notamment en raison de la faiblesse du commerce de détail allemand.
C'est une leçon importante pour l'ensemble du secteur. Le BNPL peut croître rapidement tout en restant extrêmement sensible à la santé du commerce, au coût du financement et à la qualité du consommateur.
Les prêteurs gagnent lorsque les volumes augmentent, que les commerçants acceptent de payer des commissions élevées et que les pertes de crédit restent limitées.
Mais leur modèle devient fragile lorsque le consommateur commence à utiliser le BNPL non plus pour optimiser un achat, mais pour financer un besoin quotidien.
Pour l'instant, les pertes restent maîtrisées. Les taux de passage en pertes sur le BNPL étaient inférieurs à ceux des cartes de crédit dans les dernières données disponibles, notamment grâce à des durées de remboursement très courtes et à des outils de sélection de plus en plus sophistiqués.
Mais le secteur doit désormais prouver que ses modèles de risque fonctionnent également dans un environnement où les ménages disposent de moins d'épargne et où plusieurs formes de crédit se superposent.
Le prochain enjeu
Le BNPL entre progressivement dans le système financier traditionnel. Affirm a commencé à transmettre certaines données de remboursement aux bureaux de crédit, afin que les bons comportements de paiement puissent améliorer le profil de crédit des consommateurs.
Cette évolution peut paraître technique, mais elle est fondamentale. Elle rendra le BNPL plus transparent pour les banques, les émetteurs de cartes et les autres prêteurs, tout en permettant de mieux évaluer le niveau réel d'endettement d'un ménage.
Les autres acteurs sont plus prudents. Klarna et Afterpay craignent notamment que les modèles traditionnels de notation pénalisent des clients qui utilisent fréquemment de petits paiements à court terme, même lorsqu'ils les remboursent correctement.
Mais le marché ne pourra probablement pas rester durablement invisible. Plus le BNPL entre dans les dépenses quotidiennes, plus les prêteurs traditionnels auront besoin de savoir si un client rembourse quatre échéances de 25$US ou s'il en rembourse quarante.
Pour les consommateurs responsables, cette normalisation peut être positive. Elle peut créer un historique de crédit là où il n'existait pas et limiter le recours à des prêts beaucoup plus chers.
Pour les prêteurs, elle peut réduire les mauvaises surprises. Mais elle pourrait également freiner la croissance du BNPL, car une partie de son attrait provient précisément de sa simplicité, de sa rapidité et de son faible niveau de friction.
L'investisseur doit éviter de considérer le BNPL comme une simple histoire de croissance fintech. C'est une activité de paiement, de distribution, de données, de commerce en ligne et, surtout, de crédit.
Les acteurs les plus directs sont Affirm, Klarna, Sezzle et Zip. Ils offrent la plus forte exposition à la croissance du BNPL, mais aussi au risque le plus direct : hausse des pertes de crédit, coût de refinancement, ralentissement de la consommation et pression réglementaire.
Klarna illustre bien cette ambivalence. Sa croissance et son retour à la rentabilité montrent que la demande existe, mais la baisse de ses prévisions rappelle que le marché valorise surtout la qualité future des volumes et non seulement la croissance passée.
Block, via Afterpay, et PayPal offrent une exposition plus diversifiée. Leur avantage est de pouvoir distribuer le BNPL auprès d'une base de marchands et de clients déjà existante, tout en limitant la dépendance à un seul produit de crédit.
Les gagnants les plus discrets pourraient toutefois être les infrastructures. Visa et Mastercard développent des solutions de paiement fractionné qui permettent aux banques et aux commerçants de proposer cette fonctionnalité sans devenir eux-mêmes des spécialistes du crédit subprime.
Les bureaux de crédit, tels qu'Equifax, Experian et TransUnion, pourraient également bénéficier de l'intégration progressive de ces données. Plus le BNPL devient visible, plus la valeur d'une information consolidée sur la solvabilité augmente.
Il faudrait donc théoriquement surveiller en particulier les entreprises capables de profiter de la diffusion du paiement fractionné sans prendre une exposition disproportionnée au risque de défaut.
Dans cette thématique, la qualité du financement, la discipline de souscription et la capacité à monétiser les données compteront davantage que la seule croissance du volume d'affaires.
À retenir
Le Buy Now, Pay Later ne représente pas encore une menace pour la stabilité financière américaine: son encours reste très faible face aux cartes de crédit et les pertes agrégées demeurent limitées. Mais son évolution mérite d'être surveillée, car il révèle comment le consommateur tente de préserver son niveau de vie dans un environnement de prix élevés, de crédit cher et de liquidités moins abondantes. Le vrai risque ne serait pas que les Américains achètent davantage grâce au BNPL ; ce serait qu'ils commencent à en avoir besoin pour financer ce qu'ils achetaient autrefois avec leur compte courant.
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