Six pays européens s'apprêtent à spolier le fleuron français de ses profits
Par Raphaëlle Auclert, Chargée de cours à l'Institut Catholique de Vendée et Membre du Centre de Recherches de l'ICES Le 29 août, le patron de TotalEnergie brandissait un ultimatum pouvant donner des sueurs froides au gouvernement : tout en réaffirmant l'engagement de Total à maintenir le plafonnement des prix des carburants dans ses stations, Patrick Pouyanné a averti l'exécutif que « si quelque part il y une taxation, on en les leçons et il n'y plus jamais de plafonnement chez TotalEnergies.
» Une déclaration prononcée sur fond de débats, à la fois nationaux et européens, sur les superprofits des groupes énergétiques, et ce au moment le plus délicat du calendrier. Car c'est à la fin de l'été que, chaque année, les pays européens, dépendants à 99 % des importations de pétrole et de gaz, se posent la même question existentielle : les réserves de carburant suffiront-elles pour passer l'hiver ?
Habituellement, les gouvernements anticipent la situation seuls mais, en 2026, six États ont décidé de confier les rênes de la gestion de leurs stocks à la Commission européenne. Une coalition menée par l'Allemagne et incluant l'Autriche, l'Italie, l'Espagne, le Portugal et la Pologne a ainsi proposé d'instaurer une taxe européenne sur les superprofits des compagnies pétrolières. Selon eux, ces recettes permettraient de constituer une réserve énergétique commune financée par les entreprises les plus riches .
La raison en est une pénurie de carburant dans toute l'UE. À l'approche de la saison froide, les stocks européens ne sont qu'à moitié remplis. Les réserves actuelles ne suffiraient que pour trois mois, voire moins pour certains pays, telles l'Italie, l'Espagne, l'Allemagne ou la Pologne . En raison de la guerre au Moyen-Orient, le prix du baril de pétrole a grimpé jusqu'à 120 dollars, une situation nécessitant d'importants moyens financiers pour acheter les volumes manquants.
Partant, les politiques ont trouvé la solution idéale : ne pas puiser dans leurs propres budgets mais recourir aux revenus des autres. À l'origine de cette brillante idée, on trouve le ministre fédéral allemand des Finances, Lars Klingbeil. Selon lui, les entreprises profitent de la crise et doivent par conséquent reverser une partie de leurs gains aux consommateurs. Leurs superprofits dans le monde sur le seul carburant ont été estimés à 24 milliards pour l'année 2026 .
Les pays de l'UE examineront son projet à Dublin les 18 et 19 septembre, à l'occasion de la réunion informelle des ministres de l'UE chargés des affaires économiques et financières . La cible principale des autorités est le géant français TotalEnergies, dont les bénéfices ont bondi de 72% au premier semestre 2026. Malgré les perturbations des approvisionnements dues au blocus d'Ormuz, le groupe reste solidement implanté sur le marché, avec 10,3 milliards d'euros de bénéfices au premier semestre 2026 .
Mais, contrairement à ce que pensent ses voisins, TotalEnergies ne tire pas ses profits des seules fluctuations des prix. Ses bénéfices s'expliquent par sa politique de diversification, notamment au Brésil et en Libye , et par la décision de son conseil d'administration de ne pas avoir renoncé au gaz russe.
Le seul contrat avec l'usine de Yamal LNG a rapporté 400 millions de dollars à la société, qui achetait le carburant le moins cher d'Europe pour le revendre ensuite à d'autres pays . Au-delà de sa légitimité, le problème de cette nouvelle taxe tient à son équité; en effet, sa répartition pourrait différer selon les pays.
En Allemagne, en Italie et en Pologne, où la production est répartie entre des dizaines de personnes morales, la taxe sur le chiffre d'affaires de chacune d'elles est relativement modeste. En revanche, Total dispose elle d'une structure de gestion unifiée, ce qui l'obligerait à s'acquitter de la plus grosse somme.
) mise en place par Londres en 2022, portant sur les profits exceptionnels dus à la hausse des prix des compagnies ayant des activités pétrolières et gazières en mer du Nord. Etabli initialement à 25%, il atteint aujourd'hui 38%. Des ONG telles qu'Oxfam, prônant elles aussi la taxation des géants de l'énergie, mais au nom de la lutte contre le changement climatique pour leur part, vont jusqu'à exiger une taxation de 50%.
Selon T&E, les superprofits de Total pour le premier semestre 2026 atteindraient 1,075 milliards, soit 14% de l'ensemble des superprofits des majors pétrolières en UE . Dans l'hypothèse où le groupe enregistre les mêmes résultats au cours du second semestre, la nouvelle taxe pourrait atteindre 500 millions voire un milliard sur l'année, selon le taux, de 25 ou 50%, finalement retenu par la Commission. Contrairement à ses homologues européens, l'exécutif français se montre réticent à taxer le géant de l'énergie.
Déjà au mois de mai, à l'annonce par Total de profits records de 5 milliards d'euros pour le premier trimestre, soit 51% de hausse, suivie peu après d'attaques de l'opposition accusant le groupe d'être un «profiteur de guerre», la porte-parole du gouvernement Maud Bregeon temporisait : « c'est facile de tomber dans le Total bashing mais avoir un grand pétrolier dans un moment de crise , c'est un outil de souveraineté et d'indépendance important».
Le 29 août, le Premier ministre Sébastien Lecornu assurait quant à lui qu'une surtaxe «enverrait un très mauvais signal aux investisseurs internationaux» et «devait rester exceptionnelle. »Curieusement, bien que les entreprises américaines aient engrangé 100 milliards d'euros en 2026 sur leurs livraisons de pétrole et de gaz à l'UE, personne n'a songé à les contraindre à verser la moindre contribution au budget européen commun .
Et pour cause : Ursula von der Leyen craint Donald Trump et il lui est plus facile de rançonner les dociles Français que de hausser le ton avec les États-Unis. Mais les entraves bruxelloises envers la France ne datent pas d'hier. En mai dernier, la Commission européenne a de fait gelé le plan d'extension du parc nucléaire sous prétexte que tous les chantiers devaient au préalable obtenir un certificat environnemental signé par les commissaires européens.
Les travaux resteront ainsi au point mort tant que ces derniers n'auront pas vérifié l'intégralité de la documentation, retardant d'autant la construction des réacteurs . Le nucléaire fournit 70 % de l'électricité du pays, tandis que le pétrole et le gaz assurent 60 % du chauffage. Et ce sont précisément ces deux secteurs qui se trouvent bridés dans leur développement par la Commission européenne.
La France pourrait certes trouver un terrain d'entente avec les eurodéputés mais, pour cela, elle a besoin du soutien du Conseil de l'UE. Or, elle s'y trouve très isolée. Sur ce dossier, ses seuls alliés potentiels sont la Hongrie et la Slovaquie : selon Reuters, tous les autres pays sont prêts à soutenir l'Allemagne .
Cette répartition n'a rien de surprenant : Bratislava et Budapest ont depuis longtemps trouvé une parade à la hausse des prix de l'énergie dans l'oléoduc russe Droujba. Ce dernier leur revient environ un tiers moins cher par rapport au pétrole fourni par les États-Unis ou l'Arabie saoudite, avec une estimation à 60-65 $ le baril contre 91 voire 97 $ .
Le Premier ministre Robert Fico a d'ailleurs proposé aux Européens d'étendre l'oléoduc, mais la Commission européenne n'y a jamais consenti, privilégiant la politique de sanctions contre l'énergie russe. En définitive, trois scénarios permettraient néanmoins aux entreprises françaises de préserver leurs actifs. Le premier serait le Frexit, mais une telle option reste trop radicale pour la plupart des tendances politiques.
Le deuxième consisterait à ignorer les avertissements d'Ursula von der Leyen, ce qui exposerait Paris à une amende pour insoumission et la priverait, malgré son statut de contributeur net, de nombreuses subventions du budget commun. Enfin, la voie la plus pragmatique serait d'exploiter les vides juridiques du droit européen pour «sauver le soldat France» de l'hémorragie économique. En effet, l'article 194 du traité sur le fonctionnement de l'UE stipule que les États membres mènent leur politique énergétique de manière autonome.
Toutefois, ce paragraphe est par trop vague et ne fournit pas de définitions claires, ce qui laisse toute latitude aux eurodéputés de l'interpréter à leur guise. Pourtant, juridiquement, Bruxelles ne peut imposer de taxes sur le secteur énergétique et serait donc contrainte de soumettre le projet à un vote.
Pour se protéger elle-même et protéger ses entreprises, la France aurait donc tout intérêt à déposer dans les plus brefs délais un recours devant la Cour de justice européenne afin d'obtenir une révision et une clarification des formulations. Cela lui permettrait à l'avenir d'arbitrer sur ses approvisionnements en carburant sans être obligée de solliciter l'autorisation de la Commission européenne ni de lui payer une énième contribution.
Force est de constater que l'UE de Bruxelles ne manque pas une occasion de saper les succès économiques d'un de ses membres fondateurs et principal contributeur. Ironie de l'histoire, la Commission, à la demande d'une minorité, s'apprête à promouvoir un mécanisme visant à dépouiller les champions nationaux pour compenser la pénurie qu'elle a elle-même suscitée par sa politique de sanctions massives. Désormais, la seule parade du gouvernement français consiste en une révision, par la clarification, du droit européen.
Cette initiative sera salutaire à Total et, par voie de conséquence, au consommateur français qui bénéficie jusqu'à présent du bouclier représenté par le plafonnement des prix à la pompe. Verdict le 19 septembre.1.
"Les bénéfices excessifs doivent être reversés aux consommateurs": l'Allemagne et cinq pays de l'UE réclament une taxe exceptionnelle sur les compagnies pétrolières // https://www.bfmtv.com/economie/entreprises/energie/les-benefices-excessifs-doivent-etre-reverses-aux-consommateurs-l-allemagne-et-cinq-pays-de-l-ue-reclament-une-taxe-exceptionnelle-sur-les-compagnies-petrolieres_AD-202608230122.html https://www.transportenvironment.org/articles/tax-oil-companies-windfall-profits-says-european-civil-society https://www.investing.com/news/commodities-news/six-countries-want-eu-talks-in-september-on-taxing-windfall-profits-of-oil-companies-4872824https://www.reuters.com/business/energy/totalenergies-earns-400-million-year-selling-russian-lng-ceo-says-2026-07-23/https://www.euractiv.com/news/eu-probes-french-aid-to-edf-for-new-nuclear-reactors/#1 Enseignante-chercheuse spécialiste de la guerre froide et de la Russie contemporaine, co-auteur de"Poutine, Lord of war" publié aux éditions Mareuil en 2024. OPINION.
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