Troisième et dernière partie d'une série d'articles à quatre mains appelant à l'élaboration d'une nouvelle politique régionale de développement.
La politique régionale d'innovation a connu deux grandes générations. Nous entrons aujourd'hui dans une troisième et elle dépasse les deux précédentes.
Dans les années 1980, la recette était exogène: attirer les entreprises de l'extérieur. Fiscalité avantageuse, terrains, infrastructures, conditions-cadres. L'objectif était simple – faire venir des activités et des emplois depuis ailleurs.
Puis, la politique est devenue endogène. Il ne s'agissait plus d'attirer, mais de faire naître sur place. Incubateurs, technoparcs, fonds d'amorçage, hautes écoles, soutien aux start-up: les nouveaux instruments cherchaient à cultiver la ressource localement.
Ces deux modèles ont fonctionné, comme des réponses plus ou moins opposées à la même question. Voilà que l'intelligence artificielle (IA) ne prolonge pas cette alternance, mais la dépasse.
Une infrastructure de calcul, un modèle de fondation, un agent IA: ce sont des briques largement exogènes, produites ailleurs, importées par la région. Toutefois, leur valeur ne se réalise qu'au contact d'une ressource strictement endogène – le capital humain local, ses savoirs tacites, sa capacité à poser les bonnes questions et à structurer ses propres connaissances.
L'IA n'est donc ni un outil qu'on importe ni une ressource qu'on cultive: c'est un dispositif qui n'existe économiquement qu'à l'intersection des deux. On pourrait l'appeler une dynamique endo-exogène – une boucle continue plutôt qu'un choix entre deux politiques.
Ce que l'IA ajoute, c'est un accélérateur: elle rend l'intelligence elle-même plus abondante et plus accessible, à condition qu'elle soit amplifiée par l'humain, et non substituée à lui. Un ingénieur équipé d'une ontologie, un artisan faisant appel à un agent IA, un chercheur assisté par une IA scientifique, une PME dotée d'agents capables d'exécuter des tâches complexes: chacun dispose désormais d'une capacité de production intellectuelle autrefois réservée aux grandes organisations.
Le edge computing permet de rapprocher le calcul des individus, des machines, des véhicules, des capteurs, des entreprises. L'intelligence peut ainsi se répartir sur tout le territoire, comme l'ont fait l'électricité ou les télécommunications avant elle – non pas concentrée dans une métropole ou un data center unique, mais irriguant chaque atelier, chaque exploitation, chaque PME.
C'est cette répartition territoriale, combinée au caractère endo-exogène de l'IA, qui dessine la prochaine politique d'innovation régionale. La région comme infrastructure endo-exogène d'intelligence.
La question n'est donc plus: «Comment faire venir une entreprise?» Ni: «Comment créer davantage de start-up?» Elle devient: «Comment mon territoire peut-il combiner en continu ce qu'il importe et ce qu'il produit, pour augmenter l'intelligence disponible localement?»
Cela suppose d'investir simultanément sur les deux versants: l'accès à des infrastructures de calcul, des modèles et des réseaux externes (le pôle exogène), et le développement des compétences, des données locales, des ontologies capables de structurer les connaissances du territoire (le pôle endogène). Les deux non plus en alternance, mais en boucle permanente.
Une région intelligente et performante d'un point de vue économique ne sera plus celle qui choisit entre attirer et cultiver. Ce sera celle qui saura faire tenir ensemble, durablement, l'intelligence venue d'ailleurs et l'intelligence humaine locale qui l'amplifie, la distribue sur tout son territoire et l'incorpore dans la création de valeur ajoutée matérielle et immatérielle.
Les deux premiers épisodes de cette série:
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