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C'est un livre qu'on a gardé sous le coude à sa sortie, en avril, avant de l'embarquer dans nos vacances et de conclure à la bonne pioche dans le magma de la surproduction qui sévit notamment au rayon polar.
Le pitch n'est pas d'une originalité dingue : un couple d'Allemands est sauvagement assassiné en Bolivie en 1965, un trio enquête, avec plongée dans la saloperie nazie. Il est notoire que l'Amérique latine a accueilli moult ex-SS en cavale après la Seconde Guerre mondiale, et si la Bolivie n'a pas été leur première terre d'accueil (plutôt l'Argentine, le Brésil ou le Chili), le cas retentissant de Klaus Barbie aka «le boucher de Lyon», qui y vivait sous le pseudo de Klaus Altman avant d'être piégé par les époux Klarsfeld et le journaliste Ladislas de Hoyos, nous fait associer spontanément La Paz aux havres de paix dont ont pu bénéficier petites et grandes mains de la Solution finale. Mais Stéphane Chaumet, qu'on découvre là malgré sa bibliographie conséquente - huit romans, des recueils de poésie, une palanquée de traductions de l'espagnol au français -, jongle avec l'Histoire d'une façon qui évite l'impression de redite. Il surprend même, en se permettant un ton souvent léger, l'humour, et c'est piquant, intéressant.
Il ne s'agit évidemment pas de rire des faits historiques, dûment dénoncés, et le couple occis l'a bien mérité, binôme de raclures pendant et après le IIIe Reich. En Bolivie, lui est devenu Werner Grüber, pasteur, et son épouse, Eva, qui le seconde. Ils ont créé à deux heures de La Paz un orphelinat où les enfants sont censés aller à l'école avant d'être placés en apprentissage ou de rejoindre l'armée ; les coulisses sont bien moins bienfaitrices. Leur «chalet à la bavaroise» recèle un cabinet de curiosités à la gloire du nazisme qui confirme l'absence de remords. Toutes choses qui n'ont pu échapper aux caciques boliviens qui les fréquentaient, politiques comme militaires, mais ces derniers avaient de bonnes raisons pour les couvrir. Au programme, vilenie, corruption, crimes de guerre, violence et criminalité d'État.
La légèreté vient du trio de limiers que Chaumet met en place. D'un côté, on a un journaliste d'un quotidien bolivien, Gabriel Avendaño, fouineur aussi insolent que teigneux, qui tient le mollet de l'info comme le chien d'attaque. De l'autre, Hans Laux, flic allemand qui a été envoyé en Bolivie par sa hiérarchie (à son grand désespoir) mais qui s'attelle sérieusement à établir comment ses concitoyens ont été réduits en charpie. Et au milieu, une mystérieuse Française, Laure, qui est en mission morale, filiale, par rapport à sa mère assassinée à Auschwitz. Le livre s'organise par leurs croisements, en même temps que des flash-backs entre 1965 et le passé, qui passe notamment par l'Alsace et les réseaux de résistance français.
Avendaño et Laux sont particulièrement réussis. Le premier est un feu follet que ni les flics ni sa hiérarchie ne peuvent cadrer. Son journal est un torchon, il en a conscience et fait avec. «Il aimait son travail, baigner dans la fange de l'humain, son côté sombre et sordide, sa misère, affective sociale.» Sans illusion mais pas moraliste non plus, «Il ne semblait jamais juger, être comme un poisson dans la masse de ce peuple bolivien, d'où il venait par sa mère». Son chef lui retire l'affaire ? Gabriel revient par la fenêtre. Et Gabriel joue volontiers de son charme pour parvenir à ses fins. A ses risques et périls, aussi.
Laux est, lui, flippé. Il soupçonne avoir été dépêché en Bolivie par mesure de rétorsion, parce que sa hiérarchie aurait découvert son orientation sexuelle. «L'article 175 du Code pénal allemand était très clair, l'homosexualité était un crime. On lui pardonnerait d'autant moins qu'il était flic». Il n'en dort pas, imagine sa déchéance. «La tête de ses collègues s'ils apprenaient qu'Hans, le plus beau et le plus couillu du service, n'était en fait qu'une petite pédale.» Chaumet écrit comme ça, comme on parle aujourd'hui. Hans est aussi lesté par son appartenance aux Jeunesses hitlériennes, qui lui fait reconnaître d'anciennes accointances. Mais il sait tomber la garde, notamment pour une partie de jambes en l'air. Mention également au lieutenant Rivero, copain d'enfance de Gabriel, qu'il tuyaute tout en préservant ses propres intérêts, ils font une belle paire contradictoire. Au total, on traverse l'Histoire sans effet naphtaline, et on fait le plein de noirceur sans toucher le fond.
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