« Pour freiner la hausse fulgurante du prix des terres, un nombre significatif de terres agricoles doivent être sorties du marché spéculatif », écrivent les auteurs.
Le territoire agricole du Québec diminue à vue d'œil à cause notamment de la spéculation et il est grand temps de renverser la tendance, estiment les cosignataires.
Daniel Rotman
Directeur général d'Équiterre
Véronique Bouchard
Présidente du Réseau des fermier(ière)s de famille, ainsi que neuf autres signataires membres de l'Alliance SaluTERRE*
Le prochain gouvernement du Québec aura de nombreux défis à relever. La situation économique est particulièrement difficile, alors que le coût de la vie et l'insécurité alimentaire affectent une bonne partie de la population. Ces crises quotidiennes cachent souvent d'autres phénomènes tout aussi inquiétants et concrets qui ébranlent notre résilience collective. Ainsi, à l'abri des regards, notre autonomie alimentaire décline à mesure que notre territoire agricole est malmené.
Ce constat peut paraître alarmiste, mais il se fonde sur des tendances lourdes depuis plusieurs années.
D'une part, le prix des terres agricoles explose, rendant l'accès à l'agriculture de plus en plus difficile pour la relève. Et d'autre part, notre territoire agricole est rare et diminue quotidiennement, mettant en péril notre capacité à nous alimenter localement.
Comment en sommes-nous arrivés là ? Surtout, comment pouvons-nous collectivement, avec le soutien de notre futur gouvernement, redresser cette situation ?
La disparition des terres : notre nouveau sport national ?
Soyons clairs : une terre agricole détruite est perdue à jamais. La matière organique qui rend nos sols fertiles prend des milliers d'années à se créer. Il faut donc y penser deux fois avant de les enfouir sous le béton pour faire place à de vastes banlieues ou des centres de données.
Malheureusement, nous ignorons cette réalité depuis des décennies. Le résultat ?
En moins de 30 ans, le Québec a perdu 61 000 hectares de terres cultivables, soit une superficie équivalente à 45 patinoires de hockey par jour.
À ce rythme, la disparition des terres agricoles est en voie de devenir notre sport national.
Pourtant, nos sols agricoles sont une denrée rare. Malgré l'immensité de notre territoire, seulement 2 % est propice à l'agriculture, à peine 0,24 hectare par personne. Notre marge de manœuvre pour améliorer notre autonomie alimentaire est donc bien mince.
Malgré cela, notre territoire agricole est trop souvent traité comme un simple jeu de Monopoly. Des acteurs financiers et des grandes entreprises achètent des terres dans le seul but de s'enrichir. Le résultat est spectaculaire : le prix des terres agricoles est 10 fois plus cher qu'il y a 20 ans. Force est d'admettre que la spéculation et la financiarisation de nos terres sont payantes.
Cette hausse fulgurante des prix a des conséquences bien concrètes pour notre agriculture. Alors que les grands acteurs accaparent le territoire, les terres de faible et de moyenne superficie se font de plus en plus rares. La relève agricole peine ainsi à accéder à des terres à un prix abordable, tout en faisant face à des pressions financières déjà énormes.
Cette situation soulève de sérieuses questions quant à la capacité des futures générations à se lancer en agriculture et, par conséquent, sur notre capacité collective à produire des aliments locaux à long terme.
Des solutions concrètes issues du terrain
Malgré l'ampleur du défi, nous sommes convaincus que le futur gouvernement du Québec peut changer la donne grâce à des mesures ambitieuses. Voici des solutions concrètes que nous, l'Alliance SaluTERRE, lui proposons.
D'abord, pour guider nos futurs gouvernements de manière permanente, transparente et indépendante, le Québec doit se doter d'un Observatoire du foncier agricole.
Une telle instance aurait, entre autres, le mandat de créer un registre des transactions foncières agricoles, d'analyser les phénomènes contribuant à la hausse du prix des terres et de proposer des solutions pour mieux protéger le territoire.
Ensuite, pour freiner la hausse fulgurante du prix des terres, un nombre significatif de terres agricoles doivent être sorties du marché spéculatif. Cela passe par l'établissement d'un fonds gouvernemental pour appuyer la transformation de nombreuses propriétés agricoles privées en fiducies d'utilité sociale agroécologique, une forme juridique protégeant la vocation agricole et écologique des terres à perpétuité.
Ensemble, ces mesures nous permettraient d'avoir un meilleur portrait du foncier agricole et de prendre des actions ciblées pour le protéger, tout en permettant à la relève d'accéder plus facilement au territoire agricole.
Notre autonomie alimentaire nous concerne tous et toutes
Face à la taille modeste de notre territoire, la disparition des terres et la prédation de grands acteurs, le Québec doit mieux protéger son agriculture.
Face aux bouleversements géopolitiques, économiques et climatiques, améliorer notre autonomie alimentaire n'est pas un luxe, mais une nécessité. Or, à peine 35 % de ce que nous mangeons est cultivé ici. Nous devons absolument mieux valoriser nos champs en priorisant une production d'aliments diversifiés pour la consommation locale.
Le prochain gouvernement aura un rôle crucial à jouer pour opérer cette transition. Et notre rôle, collectivement, est de le lui rappeler tant que des progrès suffisants n'auront pas été faits. Car notre autonomie alimentaire nous concerne tous et toutes.
*Signataires, membres de l'Alliance SaluTERRE : Chantal de Montigny, directrice – Systèmes alimentaires de proximité de Vivre en Ville ; Hubert Lavallée, président de Protec-Terre ; Carianne Lemire, présidente de la Fédération de la relève agricole du Québec (FRAQ) ; Judith Colombo, directrice générale de Collectif Récolte ; Anick Béland Morin, directrice générale, Marché de proximité de Québec ; Thibault Rehn, directeur général, Vigilance OGM ; Jessica Dufresne, juriste spécialisée en droit à l'alimentation ; Jean-Nick Trudel, directeur de l'Association des marchés publics du Québec ; Anne Marie Aubert, Coordonnatrice du Conseil du système alimentaire montréalais (CSAM)
Qu'en pensez-vous ? Participez au dialogue
(0)Comments