À quelques semaines des élections législatives marocaines du 23 septembre, un scénario que l'on aurait encore présenté comme impossible il y a quelques années est désormais de plus en plus envisageable à l'approche de l'échéance : voir Fatima Ezzahra El Mansouri devenir la première femme à diriger le gouvernement du Royaume.
Par Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques (*)
Rien n'est joué à ce stade évidemment mais rarement une responsable politique marocaine aura abordé une échéance nationale en cumulant autant d'atouts avant le scrutin : une implantation locale ancienne, une expérience gouvernementale importante et, désormais, la conduite de l'une des principales forces politiques du pays.
Car derrière la ministre, la maire de Marrakech et la coordinatrice nationale de la direction collégiale du Parti authenticité et modernité se dessine progressivement un profil de cheffe de gouvernement. Et derrière elle se trouve surtout un PAM qui ne paraît plus vouloir se contenter de sa place de deuxième force politique.
De Marrakech à Rabat, la légitimité du terrain
Fatima Ezzahra El Mansouri n'est pas apparue dans la politique marocaine à la faveur des élections de 2026. Avocate de formation, née en 1976 à Marrakech, elle a construit une partie essentielle de sa légitimité dans sa ville, qu'elle a dirigée une première fois entre 2009 et 2015 avant de retrouver la présidence du conseil communal en 2021.
Cette dimension locale compte beaucoup. Dans un paysage politique où les électeurs reprochent facilement aux responsables nationaux leur éloignement du terrain et ce, dans bon nombre de pays, El Mansouri peut opposer une expérience concrète de gestion. Marrakech constitue en quelque sorte son laboratoire politique et une vraie vitrine nationale.
Son bilan municipal est considérable par l'ampleur des opérations engagées : 423 projets représentant plus de 15 milliards de dirhams d'investissements programmés, dont 311 réalisés ou lancés. La transformation concerne aussi bien la mobilité que la voirie, les espaces verts, le stationnement, la sécurité ou les équipements publics : 349 bus, 130 kilomètres de routes, 85 carrefours aménagés, 7 200 places de stationnement, 738 caméras et plus de 228 hectares d'espaces verts.
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Cette méthode se retrouve aujourd'hui dans son discours national. El Mansouri insiste de plus en plus sur le « Maroc profond », les disparités territoriales, la proximité et la nécessité de partir des besoins exprimés sur le terrain plutôt que de politiques conçues uniquement depuis Rabat. Elle place désormais la réduction des fractures territoriales et la réconciliation avec la jeunesse au centre du projet du PAM.
C'est précisément ce qui peut rendre son profil politiquement intéressant pour le pays et pour les électeurs : elle peut parler aux métropoles sans apparaître comme exclusivement urbaine, défendre la modernisation sans rompre avec les équilibres du pays et revendiquer une culture de résultats plutôt qu'une politique purement idéologique.
Une ministre qui peut défendre un vrai bilan
Son deuxième atout réside dans son passage au gouvernement d'Aziz Akhannouch. Depuis 2021, Fatima Ezzahra El Mansouri occupe un portefeuille considérable : l'Aménagement du territoire national, l'Urbanisme, l'Habitat et la Politique de la ville.
Elle peut donc difficilement faire campagne en expliquant que tout aurait échoué depuis cinq ans. Et elle ne le fait d'ailleurs pas. C'est peut-être l'une des différences les plus intéressantes avec les stratégies électorales traditionnelles : le PAM assume sa participation au gouvernement tout en cherchant maintenant à proposer l'étape suivante et une alternative sérieuse.
El Mansouri n'a de cesse de rappeler depuis plusieurs mois que la bataille de 2026 sera d'abord programmatique. Elle refuse de renier artificiellement la coalition RNI-PAM-Istiqlal à laquelle son parti a participé et entend proposer une offre politique identifiable, chiffrée et mesurable. La distinction avec ses anciens partenaires doit se faire par les propositions et non par une réécriture opportuniste des cinq dernières années.
Elle dispose pour cela de résultats à mettre en avant. Plus de 120 000 bénéficiaires ont été concernés par l'aide directe au logement. Le programme « Villes sans bidonvilles » a touché 81 809 familles durant le mandat actuel, avec un rythme de traitement porté à environ 18 000 ménages par an contre 6 200 entre 2018 et 2021. Depuis 2004, 384 000 familles ont bénéficié du programme et 62 villes ont été déclarées sans bidonvilles.
Dans l'urbanisme, 90 % des collectivités territoriales sont désormais couvertes par des documents d'urbanisme et 62 plans d'aménagement ont été approuvés pendant le mandat actuel, contre 27 durant le précédent. L'effort engagé dans la politique de la ville représente par ailleurs 58 % de plus que ce qui avait été réalisé au cours des onze années précédentes. Le programme des Centres ruraux émergents concerne, lui, 36 centres et près de 479 000 habitants.
Cela ne signifie évidemment pas que les problèmes marocains de logement, d'inégalités territoriales ou d'urbanisation soient réglés. Mais politiquement, la nuance est importante : El Mansouri n'arrive pas devant les électeurs avec seulement des promesses. Elle peut présenter des politiques publiques, des budgets, des réalisations et des chiffres.
Elle peut surtout défendre une ligne assez lisible : poursuivre la construction de l'État social tout en insistant davantage sur l'emploi, le pouvoir d'achat, l'investissement privé, l'entrepreneuriat des jeunes, la simplification administrative, le numérique et la réduction des inégalités territoriales.
Le PAM peut-il réellement arriver premier ?
C'est évidemment toute la question. En 2021, le RNI d'Aziz Akhannouch avait remporté 102 des 395 sièges de la Chambre des représentants. Le PAM en avait obtenu 86 et l'Istiqlal 81. Ces trois formations avaient ensuite constitué la coalition qui a gouverné le Maroc pendant la législature.
L'écart entre le premier et le deuxième n'était donc que de seize sièges. Cinq ans plus tard, plusieurs paramètres ont changé. Aziz Akhannouch a décidé de ne pas briguer un nouveau mandat à la tête du RNI. Le PAM, de son côté, s'est restructuré autour d'une direction collégiale dont El Mansouri est devenue en 2024 la coordinatrice nationale. Il a préparé très tôt ses investitures, présente des candidats sur pratiquement l'ensemble du territoire et cherche à combiner ses élus implantés avec de nouveaux profils. L'arrivée dans ses rangs de personnalités de premier plan participe également de cette stratégie d'élargissement.
Le PAM ne cache d'ailleurs plus son objectif : arriver premier. Il faut ici comprendre une particularité essentielle du système marocain. Le PAM n'a pas besoin de remporter seul la majorité absolue des 395 sièges pour prétendre diriger le gouvernement. La Constitution prévoit que le Roi nomme le Chef du gouvernement au sein du parti politique arrivé en tête des élections à la Chambre des représentants.
Si le PAM termine premier le 23 septembre, c'est donc en son sein que devra être choisi le futur Chef du gouvernement. Et compte tenu de sa position actuelle à la tête du parti, de son expérience et de sa visibilité, Fatima Ezzahra El Mansouri deviendrait naturellement l'une des personnalités les mieux placées pour être désignée.
Mais arriver premier ne suffirait pas à gouverner seul. Le futur gouvernement devra ensuite disposer d'une majorité parlementaire. Sauf raz-de-marée électoral aujourd'hui très improbable, il faudra donc bâtir une coalition. Et c'est là que les prochaines semaines deviendront particulièrement intéressantes.
L'émancipation du RNI a commencé
Pendant longtemps, la difficulté du PAM était de se différencier d'un RNI avec lequel il gouvernait. Comment critiquer son principal concurrent sans condamner son propre bilan ? El Mansouri avait jusque-là choisi la prudence. Mais le ton vient nettement de changer.
Fin août, alors que les tensions entre le RNI et le PAM s'accentuaient au vu des enjeux cruciaux à venir, elle a indiqué que si le RNI arrivait de nouveau premier, elle n'était personnellement pas intéressée par une nouvelle alliance avec lui. Elle a immédiatement précisé que les alliances relèveraient du Conseil national du PAM, mais politiquement, le signal est évident : le temps de la coalition de 2021 touche peut-être à sa fin et chacun prépare désormais l'après.
Cette prise de distance est d'autant plus intéressante qu'elle intervient après plusieurs mois durant lesquels El Mansouri avait refusé toute rupture artificielle avec le bilan gouvernemental. Autrement dit, elle cherche désormais une position délicate mais potentiellement payante : assumer ce qui a été réalisé depuis 2021 tout en affirmant que le prochain cycle doit être conduit autrement. C'est probablement là que se jouera une partie de sa crédibilité.
Donc une première femme à la tête du gouvernement ?
La portée d'une éventuelle victoire dépasserait naturellement le PAM. Le Maroc a connu des femmes ministres, parlementaires, maires, responsables d'institutions et dirigeantes politiques. Mais jamais une femme n'a encore dirigé le gouvernement. L'arrivée de Fatima Ezzahra El Mansouri constituerait donc un symbole considérable, au Maroc comme à l'étranger.
À 50 ans, elle possède une expérience municipale de premier plan, cinq années supplémentaires d'expérience gouvernementale, une implantation électorale, une maîtrise des appareils politiques et la responsabilité effective d'une formation qui était déjà la deuxième force parlementaire du pays en 2021. Elle a également été désignée par Sa Majesté le Roi Mohammed VI pour être membre du comité d'honneur ayant accompagné la visite d'État du président Emmanuel Macron au Maroc.
Son profil correspond également assez bien à une transformation plus générale du Maroc : modernisation économique, affirmation internationale, grands investissements, Coupe du monde 2030, développement des infrastructures, mais aussi nécessité de mieux répartir les fruits de cette transformation et de répondre aux attentes d'une jeunesse qui ne se satisfait plus des indicateurs macroéconomiques. Cette affirmation internationale s'inscrit également dans la défense du plan d'autonomie proposé par le Maroc pour le Sahara marocain, devenu l'un des axes majeurs de la diplomatie du Royaume.
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